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Nadia Hoyet, architecte
Ce dossier, dédié à l'insertion de l'architecture dans son site, s'inscrit dans une trilogie destinée à fournir quelques éclairages conceptuels et méthodologiques permettant de mieux aborder l'architecture contemporaine.
Un premier dossier a été consacré aux aspects fonctionnels de l'architecture qui se manifestent dans son programme et dans son usage. Ce numéro traite des aspects de la relation que l'architecture entretient avec son site. Le troisième abordera la question des matériaux et des techniques.
La nature même de l'architecture, édifice bâti dont la capacité à exister et à durer dépend de son ancrage physique sur le sol, la rend étroitement dépendante du site dans lequel elle prend place. L'immobilité de l'édifice oblige à la prise en compte de tous les facteurs d'interaction qu'il peut entretenir avec son environnement car l'enjeu est de taille... à la mesure de l'importance du programme.
Le site ne peut pas se définir comme le seul environnement physique. En effet, l'architecture, manifestation humaine fondamentale, se constitue avec la complexité entière du fait humain et social. L'inscription dans un site dépend de facteurs de natures différentes.
Dans une opération architecturale, les contraintes du site se présentent comme des données qui sont prises en compte dans la synthèse de la forme. Cette façon de penser l'acte architectural n'a pas toujours été partagée, en particulier par les architectes du mouvement moderne qui bâtissent pour un homme nouveau, en dehors de toute continuité sociale ou historique. Les œuvres et les écrits de Le Corbusier, par exemple, attestent de ce parti pris.
La prise en compte des données du site et du contexte dans l'acte architectural répond à une démarche fondatrice de toute architecture nouvelle, qu'elle prenne place dans la cité déjà établie, dans un quartier en devenir ou dans un environnement végétal. Les données du contexte peuvent être différentes mais l'approche reste identique. On peut toutefois constater aujourd'hui que la majorité des architectures contemporaines sont édifiées dans des contextes urbains ; c'est pour cette raison que les exemples qui suivront porteront essentiellement sur la ville.
Les éléments constitutifs de la relation de l'architecture à son site sont de différents ordres et nourrissent, de ce fait, le projet architectural à des degrés divers. Du point de vue réglementaire, toute construction ou toute intervention sur le bâti existant est soumis à une autorisation, le permis de construire. Ce dossier est destiné à vérifier la conformité de l'architecture aux divers règlements d'urbanisme qui peuvent parfois être très contraignants dans l'élaboration de la forme.
Les données réglementaires
L'édification d'un immeuble est soumise en France à un ensemble de règlements et de lois qui peuvent fortement induire la forme architecturale.
Le plan d'occupation des sols qui découpe la commune en zones, définit les hauteurs maximales des bâtiments, leur forme (imposition de pentes de toit), leur alignement par rapport à la rue et aux constructions voisines, parfois la nature de leurs matériaux. Cet ensemble de règlements a pour objectif d'apporter une cohérence à la forme urbaine, constituée de l'addition de ses bâtiments. Les projets, dans les sites sauvegardés, sont soumis à l'avis de l'architecte des bâtiments de France qui a tendance à imposer des formes et un dessin de façade proches de celles des bâtiments traditionnels. |
Les données sociales, urbaines et politiques
La décision d'implanter un nouveau bâtiment et le choix de son emplacement appartiennent au maître d'ouvrage1. Toutefois, pour élaborer son projet, l'architecte étudie les aspects sociaux et urbains car l'insertion d'un bâtiment dans une portion de ville va transformer l'usage que les habitants ont du quartier. Une réflexion approfondie sur cette transformation, lors de la conception du projet, peut infléchir les pratiques à venir. Par exemple la construction d'un important édifice peut rendre inaccessible un vaste territoire enfermé dans ses limites ; si le projet, au contraire, prévoit des cheminements intérieurs publics, compatibles avec l'usage de l'équipement, les habitants auront une perception plus fluide du quartier.
Le bâti procède alors de formes dissociées, ouvertes. A l'inverse, l'architecte peut prévoir d'isoler d'une manière forte le bâtiment de son environnement immédiat dont les nuisances sont incompatibles avec l'usage intérieur. Il en est ainsi des bâtiments protégés par des murs quasiment opaques, faisant office de paroi anti-bruit le long d'une autoroute. Le concept architectural peut aussi autoriser une nouvelle appropriation de la ville. Le centre Georges-Pompidou, à Paris, en fournit un exemple remarquable. Les architectes Renzo Piano et Richard Rogers ont conçu un musée très compact, concentrant ainsi les surfaces d'activités requises sur une emprise minimale au sol. Cela leur a permis d'offrir à la ville une grande place dont le succès urbain n'est plus à démontrer. La compacité de l'équipement a été possible grâce à la conception particulière qui vise à rejeter tous les espaces et matériels de service à l'extérieur des plateaux d'exposition. Ainsi les escalators, ascenseurs et autres gaines d'aération disposées sur les deux façades principales ne représentent pas un jeu stylistique mais un propos architectural d'ensemble qui fait vivre l'équipement dans sa ville : un musée constitué de grands plateaux libres, capables d'adaptation, accompagné d'un parvis monumental. L'insertion de ce bâtiment, dont l'architecture dite de raffinerie fut si décriée lors de son édification, est symptomatique de la complexité de l'acte architectural capable de proposer une insertion réussie, faite d'une juste adéquation entre le programme du bâtiment et le lieu dans lequel il s'inscrit en ne jouant d'aucun mimétisme formel. La fréquentation du centre, la plus forte de tous les équipements parisiens, en témoigne.
 Renzo Piano et Richard Rogers, centre Georges-Pompidou, Paris. |
Les données historiques et culturelles
Le site, quel qu'il soit, est autant caractérisé par son espace que l'empreinte de l'histoire présente dans chaque parcelle de territoire.
Cet aspect de la problématique n'échappe pas à l'architecte qui, le plus souvent, initie la démarche de projet par une prise de connaissance de l'histoire du lieu, afin d'en saisir son identité ; certains parlent « d'esprit du lieu ». La recherche d'anciens chemins, de proportions d'anciennes parcelles, ou d'habitudes séculaires attachées à l'endroit, apporte parfois à l'architecte le fondement de formes à venir. Ces indications sont utiles pour affirmer un axe de composition, ménager des passages, créer des ouvertures, affirmer des masses ou des vides. La Grande Arche du quartier de La Défense à Paris, conçue par Otto Sprekelsen affirme son appartenance au grand axe historique de Paris qui passe par le Louvre et les Champs-Élysées. L'emprunt à la forme des arcs de triomphe présents sur cet axe, et leur sublimation par un changement d'échelle monumental, apportent force à ce bâtiment devenu le cœur d'un quartier d'affaires disloqué. C'est en s'affirmant comme une partie intégrante de l'histoire urbaine de Paris qu'il y réussit.
 Otto Sprekelsen, Grande Arche, Paris.
© Cliché Hoyet |
Le travail avec l'histoire du lieu peut se traduire aussi par une relation directe avec le bâti alentour. La médiathèque de Norman Foster à Nîmes illustre la façon dont un architecte peut saluer la présence d'un bâtiment patrimonial incontestable comme un théâtre romain. La médiathèque fait face à la colonnade du théâtre, parfaitement conservée. Le nouveau bâtiment, implanté à une distance respectable du monument, s'habille d'une légère colonnade d'acier peinte en blanc, aux proportions effilées. La réponse contemporaine à l'architecture romaine prend place dans la proportion d'ensemble du nouveau bâtiment, et dans le rythme des piliers qui portent l'auvent. La légèreté de l'ensemble, constitué de verre et de structures élancées, répond à la massivité harmonieuse des pierres romaines.
 Norman Foster, Médiathèque et musée d'art contemporain, Nîmes.
© Cliché Hoyet. |
Les données physiques de l'environnement
Le parti d'un musée qui s'intègre dans la lumière verte d'un sous-bois et fait entrer le sol environnant dans sa propre scénographie :
 Roland Simounet, musée de la Préhistoire d'Ile-de-France, Nemours.
© Cliché Hoyet. |
La prise en compte des données physiques du site, voire de l'environnement, fait référence à toutes les études techniques réalisées lors de l'élaboration d'un projet d'architecture, constituées de paramètres exacts et mesurables.
Il s'agit de prendre en compte le rôle des éléments fondamentaux liés au climat, à la nature de la roche du terrain d'assise, à l'eau de surface ou souterraine. La construction du bâtiment doit s'apprécier dans son interaction avec ces éléments. Ainsi, la conception doit prévoir l'effet de ces données, mais aussi anticiper la transformation de l'environnement provoquée par la nouvelle construction.
L'effet des données inhérentes au site va influer sur la nature des ouvertures du bâtiment, en fonction de l'exposition et de l'ensoleillement. La qualité de la lumière est partie intégrante de l'architecture : des ouvertures au Nord répandront une lumière diffuse particulièrement appréciée des ateliers d'artiste, les fenêtres ouvertes sur le Sud et l'Ouest s'exposent au rayonnement solaire direct obligeant parfois la pose de brise-soleil. A l'inverse, le bâti pourra protéger l'habitation humaine des effets néfastes du climat, pour assurer une régulation thermique. La configuration du patio, cour intérieure protégée du fort ensoleillement, est caractéristique d'un dispositif né, notamment, d'une prise en compte du climat. Les faibles ouvertures des maisons en terre du désert participent du même objectif. Ces quelques exemples montrent comment le dessin d'une façade, avec ses proportions de pleins et de vides, est toujours dépendant de l'ensoleillement ; ce paramètre peut devenir déterminant dans les conditions extrêmes. Il en est de même de l'effet des vents. Les pignons ouest des façades de la côte atlantique, aveugles et doublement étanchés contre la pluie, se protègent des vents marins. A l'inverse, les ouvertures des habitations tropicales sont ménagées pour capter la brise capable d'apporter de la fraîcheur. On comprend ainsi comment les notions d'ouverture, de porosité, de transparence en opposition à fermeture, étanchéité, opacité, sont convoquées par l'architecte aussi bien dans son propos conceptuel qu'en réponse à des contraintes physiques de l'extérieur.
L'introduction d'une nouvelle architecture dans un territoire transforme l'environnement immédiat, à proportion de l'importance du bâtiment. Qui n'a pas déjà éprouvé l'effet de concentration des vents au pied des tours, ou les ombres portées de bâtiments qui privent la parcelle voisine de soleil direct ? L'élaboration de l'architecture, qui implique le choix des matériaux et des équipements, a une incidence sur l'environnement, au sens global. La consommation excessive d'énergie pour le chauffage ou le rafraîchissement, l'utilisation de matériaux qui ne se renouvellent pas ou consommateurs d'énergie lors de leur fabrication, la diminution de la porosité des sols avec les constructions minérales, le dégagement de gaz carbonique des chaufferies, l'usage d'eau propre pour des emplois qui ne le nécessitent pas, sont autant d'effets de la construction architecturale sur l'environnement qui peuvent être améliorés lors de la conception et ainsi placer l'acte architectural dans une perspective de développement durable. Des solutions existent déjà ; il devient urgent de les développer. Certains pays d'Europe, comme l'Allemagne, la Suisse, et les pays du Nord, ont fortement progressé dans cette réflexion. En France, de plus en plus d'architectes réfléchissent et travaillent dans ce sens. La halle destinée à accueillir un marché alimentaire, récemment réalisée à Lyon par l'agence Jourda architectes, apporte des réponses. Le bâtiment, édifié entièrement en bois provenant des forêts voisines, comprend une grande toiture permettant de récupérer l'eau de pluie pour l'entretien des sols. En choisissant un matériau renouvelable de ressource locale, les architectes ont participé à une moindre consommation d'énergie (de fabrication et de transport) ; l'entretien de l'équipement est anticipé dans l'architecture avec un dispositif simple de citerne et de conduites. Une nouvelle approche de la responsabilité de l'architecte et des acteurs liés au secteur du bâtiment apparaît, éminemment dépendante des rapports que l'architecture entretient avec son environnement.
 Jourda architectes, Halles de marché, Lyon, 2000.
© Cliché Hoyet |
La relation de l'architecture à son site peut se nommer de différentes façons. « L'intégration » dans le site met surtout l'accent sur un aspect de mimétisme. En effet l'objectif de l'intégration est celui d'une assimilation rapide ; les moyens les plus sûrs pour y parvenir sont ceux de l'emprunt ou de la reproduction. « L'inscription » fait, elle, référence à des concepts sémantiques, explorant la signification de l'ouvrage. Cet aspect de la démarche, très important, ne peut pas être unique ; il apparenterait l'acte architectural à l'acte artistique, oubliant alors les données sociales, environnementales, historiques, qui composent la complexité de l'architecture. C'est pourquoi, ici, le concept d'insertion, dont la définition serait : « qui place entre et parmi d'autres », s'avère le plus pertinent, acceptant ainsi la réalité d'avant et celle à venir.
Sur le Net
La rubrique « Urbanisme » du CAUE 92, dévoile les sept étapes de la formation du quartier de La Défense des années vingt au années quatre-vingt-dix.
www.archi.fr/
Dans Archiguide (www.archiguide.fr.st/) , guide d'architecture contemporaine, vous pouvez mener une recherche par ville ou par architecte parmi une sélection considérable d'édifices européens.
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