Odile Mary
 La Grande Serre de Chatsworth, 1836-1841, Joseph Paxton et Decimus Burton. Bois lamellé et collé, fonte, fer forgé, verre ; longueur : 84,43 m, largeur : 37,50 m, hauteur : 18,50 m. |
On n’avait encore jamais construit de serre d’aussi grande taille. L’image ici peut faire illusion. On voit surtout la largeur. L’entrée paraît modeste ; en fait, elle ouvre un passage effectif d’un peu plus de 3 mètres de large et de 4 mètres de haut… La hauteur totale de la serre est celle d’un immeuble de six étages. Les contemporains furent stupéfaits par cette « merveille » : une « montagne de verre, [...] comme une mer de verre quand les vagues retombent l’une sur l’autre un jour de gros temps1 » et, à l’intérieur, « cette scène tropicale sous un ciel de verre2 ». Si Decimus Burton, co-auteur de l'ouvrage est un véritable architecte, il assiste un jeune homme de 33 ans non diplômé, Joseph Paxton (voir encadré).
Joseph Paxton
Né en 1803 dans une ferme très modeste du Bedfordshire (Angleterre), Joseph Paxton trouve, à 17 ans, un emploi d’aide-jardinier à la Société d’horticulture des jardins de Chiswick (tout près de Londres), locataire d’une partie d’un des nombreux domaines de Sir William Cavendish, VIe duc de Devonshire. Comme d’autres aristocrates anglais qui rivalisent pour la possession de raretés botaniques qu’ils ont plaisir à montrer, celui-ci subventionne de véritables chasseurs de plantes qui courent le vaste Empire britannique pour en rapporter des curiosités. À Chiswick, le duc accueille de nombreux visiteurs, des souverains aux plus humbles, tous intéressés par la richesse des collections de plantes et l’aménagement original des jardins où vivent des animaux exotiques (il y a même un éléphant). En 1823, le duc rencontre Joseph Paxton qui n’a que 20 ans et auquel il confie cependant l’embellissement du domaine de Chatsworth (Derbyshire, à quelques kilomètres à l’ouest de Chesterfield), resté à l’abandon depuis qu’il en a hérité. L’ascension sociale du jeune homme est aussi extraordinaire que l’estime réciproque qui existe entre les deux hommes. En 1826, Paxton devient surintendant des domaines du duc. Il l’accompagne dans ses voyages à l’étranger et à ses côtés apprend vite, s’intéresse à tout, rencontre les personnalités les plus diverses. Surtout, il dispose de tous les crédits nécessaires pour aller au bout de ses projets (la Grande Serre, destinée à abriter la collection d’orchidées du duc, alors la plus belle et la plus vaste de tous les temps, aura coûté mille fois plus que ce qu’un ouvrier pouvait gagner en un an). Remarquablement soutenu par sa femme, Sarah, Joseph Paxton se révèle un gestionnaire avisé, un entrepreneur audacieux et un inventeur ingénieux dépourvu des préjugés esthétiques, entre autres à l’égard du fer, qui intimident les architectes respectueux de la tradition académique. Paxton s’en tient aux formes les plus simples ; en revanche, il étudie, expérimente et s’informe avec un rare sens de l’intérêt fonctionnel des découvertes de son temps.
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La Grande Serre a une forme générale aussi simple qu’une voûte romane. À la partie supérieure, un berceau en demi-cercle fait retomber tout le poids de la couverture sur des colonnes de fonte. À la partie inférieure, une galerie en quart de cercle s’arc-boute aux chapiteaux des colonnes par l’intermédiaire d’un bandeau et repose sur un soubassement. Les coupes de l’élévation mettent en évidence la trame de carrés dont on dispose sur des carnets très ordinaires : la hauteur tient sur deux carrés, la largeur sur quatre, quant à la longueur, il semble que la largeur se soit ouverte en deux pour insérer le nombre approprié de modules carrés, une formule en quelque sorte extensible.
 Schéma carroyé du principe modulaire de la forme de la Grande Serre de Joseph Paxton. |
L’intérêt des colonnes de fonte fabriquées spécialement est multiple. Elles travaillent à la compression et, en cela, sont plus performantes que les pierres les plus dures : elles résistent à une pression pouvant atteindre 3 000 kg/cm2, soit un tiers de plus que le granit ou 60 fois plus que le calcaire. Il suffit d’en mettre au point un modèle dans tous ses détails. Ici, par exemple, le chapiteau est modelé avec tous les profils et appuis exactement adaptés aux besoins du montage des différentes pièces qui vont s’y ajuster. Les colonnes peuvent être moulées en série dans des délais relativement courts. Elles sont d’une seule pièce et, sur le chantier, le levage et la mise en place de chaque pièce nécessitent peu de main-d’œuvre et de temps. Les colonnes sont creuses et, dans ce cas précis, jouent le rôle de descentes de gouttières pour récupérer l’eau de pluie qui sera chauffée (la Grande Serre est aussi appelée « la Grande Étuve »).
La structure intérieure de la serre est une charpente de bois travaillée d’une façon originale. Pour obtenir les grandes fermes en demi-cercle et les quarts de cercle (le rayon de l’extérieur de la couronne a près de 9 m), le bois a été laminé et les lamelles, collées. Le poids en est considérablement réduit mais surtout l’épaisseur pour laisser passer plus de lumière tout en conservant une très bonne résistance à la déformation. L’appui de la galerie suffit à neutraliser les poussées vers l’extérieur et dispense des tirants : l’espace sous la voûte est entièrement libre ; sur la photographie, dans la transparence, on aperçoit quelques volumes d’arbres. L’écartement entre les fermes est maintenu par des pannes de bois équidistantes (trois par quart de cercle). Autre originalité, le périmètre extérieur des fermes a été creusé en gouttière et rainuré pour recevoir la base des rampants des mini-toits de plaques de verre maintenues dans la feuillure des barres de fer forgé.
Paxton développe une suggestion publiée, un peu avant 1820, par le botaniste écossais John Claudius Loudon3 et construit ces modules vitrés si particuliers avec leurs deux pans se déversant dans une gouttière. Si le cintrage des arêtes ne pose pas de problème nouveau, en revanche Paxton fait fabriquer spécialement une machine à vapeur qui permet, sur le chantier même, de les rainurer ainsi que les milliers de « nervures » secondaires afin d’y insérer les plaques de verre. L’industrie anglaise vient tout juste de mettre au point un procédé pour produire en grande quantité des panneaux de verre à partir d’une forme cylindrique soufflée, découpée puis aplatie par réchauffage.
La Grande Serre est conçue pour être une machine à maîtriser le développement de plantes non acclimatées. Loudon imaginait même plus qu’un développement végétal dans les serres, qui écrivait dès 1817 : « De tels climats artificiels ne seront pas seulement fournis d’oiseaux, poissons et animaux non dangereux appropriés mais avec des exemples des espèces humaines venant des différents pays imités avec leurs costumes particuliers et qui pourraient servir comme gardiens ou conservateurs des différentes productions4. » Cette vision historique de « maître du monde » n’est pas celle de Paxton, même si la gloire va lui venir après s’être rendu maître de la floraison problématique d’une plante extraordinaire : le lys d’eau géant Victoria Regia, plus mondialement désigné par le nom de Victoria Amazonica.
La Grande Serre va aussitôt servir de modèle à de nombreuses constructions en Angleterre et bien au-delà. Elle survivra longtemps à la mort du duc (1858) et à celle de Paxton (1865). Cependant, avec la première guerre mondiale, le coût de son chauffage a paru prohibitif tout comme celui de sa remise en état après que les plantes soient mortes. Elle a été détruite en 1923.
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Cité dans Margaret Flanders Darby, « Joseph Paxton’s Water Lily », in Bourgeois and Aristocratic Cultural Encounters in Garden Art, 1550-1850, éd. Michel Canon, Dumbarton Oaks Research Library and Collection / Université de Harvard, 2002. M.F. Darby fait elle-même référence, à propos de Loudon, à Brent Elliot : Victorians Gardens, Batsford, Londres, 1986, p. 29.
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