Architecture : techniques et matériaux
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Construire soi-même ?

Daniel Mary

Début juillet 1990, nous apprenons que nous devrons quitter notre appartement parisien un an plus tard. Je trouve un tout petit terrain dans un creux verdoyant du Pays de Thelle. Mon optimisme me porte à croire que nous devrions obtenir les moyens de l’acquérir ainsi que les matériaux si nous construisons nous-mêmes. Début mars 1991 seulement, nous disposons du terrain pour commencer les travaux, quatre mois avant de déménager.

Entre-temps, j’ai articulé un plan théorique approprié à nos besoins : 10 m x 10 m x 2,70 m, une couverture en terrasse… L’intérêt d’avoir un fils architecte est qu’il sait pointer les questions essentielles en tenant compte de la réalité. Pourquoi 10 m quand les matériaux courants en permettent 12, presque pour le même prix, et que le plan municipal d’occupation des sols autorise très largement ce confort supplémentaire ? Pourquoi placer la maison parallèlement aux clôtures existantes au lieu d’orienter le plan pour que nous puissions choisir de voir ce qui nous intéresse dans le paysage ? Pourquoi se priver de la vue d’un bel espace parce qu’il est justement caché par un angle du carré ? – et voilà un pan coupé décisif de 2 m de large.

Le plan masse, son imposition sur le terrain avant…

…et après le coup de pouce de l’architecte.

Des contraintes d’harmonisation des constructions interdisent la couverture en terrasse et imposent une toiture à 45° avec des tuiles brunes… Le sommet de la construction fait un bond de 7 m en hauteur, dont j’atténue l’effet par le choix d’un toit à quatre pentes : vive les pyramides ! Des ouvertures rectangulaires « en hauteur » sont également obligatoires : le pan coupé aura trois fenêtres au lieu d’une unique baie. Le terrain domine de 2 à 4 m deux rues dont les pentes se rejoignent à l’angle : il faut ouvrir ce terrain et poser mon plan initial sur un sous-sol enterré par lequel nous pourrons entrer. (Les plans pour le permis de construire ne prennent pas en compte tous les détails, seulement l’aspect extérieur de la construction.)

Dessin pour le permis de construire, la face sud-ouest avec l’accès par le sous-sol.

Il y a plus de 500 m3 de terre à creuser, un sol à niveler. C’est impossible à la bêche en si peu de temps, d’autant que le terrain est trop petit : au moins 400 m3 de terre sont à évacuer. Un entrepreneur de terrassement prend en charge ce travail avec son énorme pelle, un godet qui arrache 100 bêchées de terre d’un coup, et les véhicules appropriés pour transporter la pelle et la terre. Je repère l’implantation de la construction avec des piquets et je laisse le professionnel œuvrer. Deux semaines plus tard, il y a un grand trou dans la butte, une énorme montagne de terre sur ce qui reste de terrain, un sol (presque) de niveau avec des tranchées pour fonder les murs. L’accès est aussi empierré – un 25 tonnes de gros cailloux – pour permettre aux gros véhicules d’approcher.
Un film de polyane doit recouvrir toute la terre, éviter les remontées humides sous la maison et empêcher les fuites de laitier du béton pendant la coulée du radier total. Puis ferrailles, longrines et treillis soudés doivent être solidement liés pour obtenir un ensemble monolithique.
Sur le treillis bien en place – les rouleaux se déroulent d’une « pichenette » –, le béton coule (neuf bétonnières et leurs chauffeurs participent à l’opération). Un additif le rend (presque) autonivelant, quelques coups de râteau et les flocs-flocs des bottes font le reste.

On compte 28 jours pour que le béton ou le mortier ordinaire atteignent une dureté suffisante. Je ne peux attendre que la huitaine qui m’amène aux vacances de Pâques. Je m’assure pendant ce temps d’une livraison de parpaings, de sable, de ciment, de gravier, de quelques fers à béton. Au premier soir des vacances, je suis « au pied du mur ». Un pied de mur très mal assuré : le nivellement du terrassier n’était pas très horizontal. Après avoir tracé la place du mur sur le radier, je dois retrouver cette horizontale. Des coffrages improvisés avec des parpaings moulent une coulée complémentaire de béton tirée à la règle dans le moule, entre des cales qui donnent la hauteur du rattrapage (entre 0 et 45 cm).


Travaux préliminaires. Le bord du radier n’est pas très droit mais déborde suffisamment du bord du mur que dessine la coulée de béton de rattrapage. Des fers renforcent chaque angle. Un tube jaune, perforé de multiples entailles, est posé sur un lit de sable avec une légère pente pour drainer l’eau autour du radier.


Posés sur un lit de béton, vérifiés chacun au niveau à bulle pour leur horizontalité et leur verticalité, soigneusement jointoyés entre eux, les parpaings s’alignent sagement. Les premiers parpaings d’angle sont enfilés sur les fers laissés en attente.

Les parpaings sont des blocs de mortier confectionnés dans des moules. Ceux-ci sont creux, avec des cloisons de 1,5 à 2 cm d’épaisseur. Pendant la pose, la face avec ouvertures est enfoncée dans un lit de mortier en même temps que le bloc est dressé d’aplomb. Les joints entre deux parpaings sont bourrés de mortier bien tassé, les bavures enlevées à la truelle. Les parpaings d’angle ont une ouverture plus grande qui laisse passer les fers et est remplie de béton ; quand le mur est achevé, l’angle est devenu un solide pilier. Les parpaings sécables ont, en leur milieu, une double ouverture étroite facile à casser au marteau. Les demi-parpaings permettent d’éviter l’alignement des joints superposés.


Un ami étudiant, Imed, m’a beaucoup aidé... Ces parpaings ont une section de 20 x 20 cm et une longueur de 50 cm : 2 parpaings posés côte à côte = 1 m, 12 rangs de parpaings = 2,40 m de hauteur. Nous avons dû ajouter un treizième rang au sous-sol pour inclure des poutres préfabriquées de béton précontraint afin d’assurer la surcharge du mur de refend1 de l’étage d’habitation et du mur extérieur au-dessus de l’entrée. On voit une de ces poutres dont l’extrémité est posée sur un pilier ; celui-ci a 20 cm de large (comme la poutre) mais 40 cm d’épaisseur et déborde du plan du mur à l’intérieur du sous-sol.


Les 12 m de longueur du sous-sol sont partagés en trois parties : deux parties de 5,10 m (chacune comprise entre un mur extérieur de 0,20 m et un mur intérieur de la même épaisseur) séparées par une troisième partie de 1 m entre les murs intérieurs. Avec une « canne à pêche » équipée d’une poulie et fixée à l’arrière d’une camionnette, nous avons levé depuis le sol un nombre impressionnant de poutrelles de béton précontraint de 5,20 m (170 kg) pour les déposer entre les murs. Elles ne s’y appuient que sur 5 cm de chaque côté mais elles feront corps avec le mur quand la dalle sera coulée. Une rangée de planelles de 7 cm d’épaisseur, assemblées à 10 cm de polystyrène, sont collées au mortier sur le mur extérieur (en haut de l’image) ; nous y avons creusé des logements pour y glisser l’extrémité des poutrelles.


Entre les poutrelles (et, à l’occasion, les poutres) nous avons inséré des voûtains de polystyrène de 15 cm d’épaisseur aux profils appropriés. Leur légèreté est remarquable. Le seul problème était d’éviter le coup de vent qui les ferait s’envoler. En dessous, l’ensemble est provisoirement soutenu par deux lignes d’étais.


Dessus, il est possible de marcher sans problème pour répartir des morceaux de planelles qui soulèvent les plaques de treillis soudé ligaturées et renforcées au-dessus des murs par des « épingles » : des équerres de fer à béton dont un côté suit le dessus du mur et l’autre est lié au treillis.
On remarque, au centre gauche de l’image, un coffrage en planches qui va retenir le béton au bord de la trémie d’escalier. Juste derrière, trois tubes de PVC fichées dans les voûtains de polystyrène réservent le passage des arrivées et évacuations d’eau rassemblées sous ce qui sera la salle de bain.

Le 2 juillet 1991, deux bétonnières équipées d’un long tapis viennent prudemment déverser leur matériau magique sur ce très grand moule. Des râteaux, une brouette, une grande règle, beaucoup de sueur et de courbatures, il fait nettement plus chaud que fin mars… Pendant quelques jours des gouttes suintent de cet appareil. À la mi-juillet, nous quittons Paris avec la camionnette remplie de caisses de livres pour nous installer « chez nous », dans une aventure en sous-sol qui va durer jusqu’à la Toussaint 1992, lorsque nous aurons « mis une maison avec un toit et des fenêtres » sur cette « maison avec terrasse » à peine fermée par des palettes légèrement vêtues de polystyrène...

Les photographies sont de Bernard Gourgeot.




 
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Créé en juin 2006. Actualisé en février 2007 - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.