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De la liberté à la virtuosité
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Odile Mary
 Santiago Calatrava, le pont Alamillo, 1992, Séville (Espagne). |
Construit à l’occasion de l’exposition internationale de 1992, le pont franchit le fleuve Guadalquivir sur une portée de 200 mètres. Le pylône est le plus haut édifice du paysage très calme qui l’entoure : il dépasse de 40 mètres le repère sacré de la cathédrale de Séville. On n’a pas manqué de critiquer le manque de modestie de l’architecte qui aurait pu résoudre le problème fonctionnel à moindre coût.
Santiago Calatrava reconnaît volontiers qu’il ne s’est pas intéressé au seul franchissement du fleuve, problème résolu depuis longtemps, mais à l’équilibre effectif entre la masse du tablier du pont et celle du pylône qui la compense en s’inclinant en arrière, retenu au tablier par treize paires de câbles. Si un câble se rompt, le pylône tombe ! L’imperméabilité des gaines qui protègent les câbles est vérifiée régulièrement : il est hors de question que l’un d’eux puisse être endommagé par l’humidité. Quatre fois par an, des ingénieurs s’assurent de l’équilibre de l’ensemble, car toute construction métallique peut subir des modifications en fonction des variations de température.
Si Joseph Paxton n’avait aucun diplôme, Santiago Calatrava, né en 1951, cumule quant à lui deux cycles d’études : l’un d’architecture et urbanisme qu’il suit en Espagne, l’autre d’ingénierie civile, en Suisse. Alors qu’architectes et ingénieurs dissocient leurs domaines depuis le début du XIXe siècle, Calatrava peut penser ses créations en disposant des savoir-faire des deux professions.
Sa réflexion pour le pont d’Alamillo part de l’étude du fonctionnement de notre colonne vertébrale, de la superposition des vertèbres, des muscles et ligaments qui les retiennent. Des sculptures d’environ un mètre de haut lui permettent d’aventurer des superpositions de cubes, articulés les uns aux autres en porte-à-faux selon une ligne oblique et retenus au socle par des fils.
Dans l’enfilade d’un viaduc de 500 mètres, le tablier est une poutre d’acier de 200 mètres à la superstructure liée dans une élégante continuité au pylône oblique de 170 mètres de long, lui-même en acier, lesté intérieurement d’une coulée de béton entre l’enveloppe et une galerie qui accède au sommet. Les câbles constituent la troisième partie qui dialogue en traction d’une masse à l’autre. Il n’y a aucun hauban à l’arrière du pylône : son inclinaison à 58° du sol suffit. L’extérieur de l’acier est peint en blanc (et repeint après chacune des fréquentes interventions qui le couvrent de tags), ce qui ajoute à la finesse des éléments de cette étonnante « lyre » qui propulse la ville (à droite de l’image) vers la campagne.
Sans doute « un calcul de physique mathématiquement définissable1 » exprimerait l’état d’équilibre sans rien dire du mystère de l’événement visuel ainsi créé. « Pour appréhender le pont avec légèreté, avec virtuosité, avec facilité, il faut connaître très exactement la nature du problème technique, bien sûr. C’est un peu comme avec un instrument de musique. Pour jouer du piano, par exemple disons du Liszt, il est évidemment indispensable d’avoir de très grandes capacités techniques, de manière à ce que l’interprétation, loin de faire apparaître l’aspect ardu de la pièce, en souligne la mélodie poétique. C’est la même chose avec les ponts. Je veux dire par là que la technique est considérable. Mais quand on dispose des moyens et des connaissances permettant de maîtriser cette difficulté, on en vient à bout en un acte aussi léger et spontané immédiatement compréhensible, capable même d’enthousiasmer un enfant n’ayant aucune notion technique. »
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