Architecture : techniques et matériaux
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La serre du lys géant Reine Victoria à Chatsworth

Odile Mary

La serre du lys à Chatsworth, dessin publié dans le « Gardeners Chronicle », 31 août 1850.

Si Joseph Paxton ne manque aucune occasion de servir la réputation du duc de Devonshire – et la construction de la Grande Serre y contribue –, lui-même est partout reconnu en tant que remarquable ingénieur et praticien. Déjà la variété de ses aménagements spectaculaires1 des jardins de Chatsworth en a fait un « architecte paysagiste » très prisé. Ses publications de botaniste sont recherchées… En 1849, ses talents de jardinier vont dépasser ceux des plus grands dans la compétition scientifique et aristocratique qui oppose son employeur au directeur des Jardins botaniques royaux à Kew et au duc de Northumberland à Syon.

En 1837, des graines d’un nénuphar géant sont rapportées de la Guyane britannique. Les feuilles plates ont des bords relevés comme ceux d’un moule à tarte ; on attend qu’elles se développent avec ce diamètre d’environ 150 cm dont parlent les explorateurs et surtout on attend la floraison, des fleurs énormes de 80 à 90 cm de large. Le problème est qu’en dépit des efforts les plus scientifiques, politiques et technologiques, dans les Jardins royaux, le diamètre des feuilles ne dépasse pas la douzaine de centimètres… Le 3 août 1849, Joseph Paxton rapporte un exemplaire de la plante à Chatsworth où un bassin carré, chauffé, a été aménagé dans une serre et il se consacre entièrement à la compréhension des besoins de ce phénomène botanique en recourant à tous les moyens que lui offre son époque. Des courriers en témoignent :

1er octobre 1849.
Mon Seigneur Duc. Nous avons été obligés d’agrandir le bassin pour le Victoria d’une fois encore ce qu’il était lorsque votre Grâce l’a vu. Ce matin, une feuille mesure 4 pieds de large [1,20 m]. Rien ne peut dépasser sa santé et sa vigueur mais je crains que cette croissance extraordinaire n’ira pas beaucoup plus loin car le temps ici est devenu humide et très nuageux. Si la lumière électrique n’était pas aussi chère je l’utiliserais pendant deux ou trois heures les matins et soirées d’hiver. La lumière produite est exactement comme la lumière d’un jour clair et compenserait les courts jours d’hiver.

15 octobre 1849.
[…] Victoria arrive à 4 pieds cinq pouces de large [1,34 m] ce qui est le plus qu’il puisse atteindre ; le bel octobre habituel de Chatsworth a dû aller en Irlande avec votre Grâce car jusqu’à présent nous n’en avons rien vu. Je suis, mon Seigneur Duc, votre très obéissant serviteur. P.S. Le Victoria de Kew n’a pas augmenté de taille du tout…

2 novembre 1849.
Mon Seigneur Duc. Victoria a montré une fleur !!! Un énorme bouton, grand comme une tête de pavot, a fait son apparition hier matin et ce soir il ressemble à une grosse pêche, d’après ce que je peux voir il se passera huit ou dix jours avant qu’il devienne une fleur et donc je suis dans tous mes états à l’idée d’aller, au même moment, à Lismore [le domaine irlandais du Duc] mais je ferai ce que votre Grâce pourra désirer. Je lui ai prêté personnellement tant d’attention et il a été entièrement sous ma direction depuis que je l’ai apporté de Kew, je ne souhaiterais pas ne pas être là quand il va fleurir. Comme cette noble plante porte le nom de la Reine, je pense que votre Grâce souhaiterait envoyer la première fleur avec une grande feuille à Sa Majesté. Aucun récit ne peut donner une idée de la grandeur de son apparence ; je crois que la plante montrera un autre bouton dans quelques jours. Tout le monde ici en est fou et même les ouvriers y prêtent un grand intérêt… La dernière feuille du Victoria a 4 pieds et 8 pouces et demi de diamètre [1,435 m] ce qui est inférieur de 3 pouces [7,62 cm] à la taille décrite par Schomburk2.

Walter Fitch, Victoria Regia, planche 3 du recueil publié à Londres en 1851 chez Reeve and Benham.


Le duc ne présenta pas en personne une feuille à la reine, Paxton n’alla pas en Irlande, mais, le 14 novembre 1849, à Windsor avec une fleur et une feuille du Victoria qu’il offrit à la reine au nom et pour le plus grand honneur du duc. Pour cet exploit, la reine anoblit le jardinier qui devint Sir Joseph Paxton.

Si la maturation du Reine Victoria comble le jardinier d’honneurs, l’observation des propriétés peu ordinaires de sa feuille mature ne va pas tarder à en valoir autant à Sir Joseph Paxton ingénieur. En dépit de sa minceur [2 mm], cette feuille peut porter plus de 130 kg.


À Chatsworth, Joseph Paxton n’hésite pas à présenter aux visiteurs sa fille Annie, debout sur une feuille du Victoria. La symbolique est forte : « la domestication du pouvoir de la nature par la culture technologique anglaise ».

La mince feuille dispose de ce pouvoir grâce à sa structure de nervures que l’on découvre en la retournant.

John Fiske Allen, Victoria Regia, le dessous de la feuille et le rayonnement de cantilevers. Chromolithographie, dans « Victoria Regia or the Great Water Lily of America », Boston, 1854, éditions Dutton and Wentworth.

Il est très significatif qu’en observant l’envers de la feuille du Reine Victoria, Joseph Paxton ait été frappé par l’élégance de la structure porteuse développée naturellement, au point de la transposer dans son propre système de construction. Comme celles de la feuille, les grandes surfaces horizontales d’un toit pouvaient être largement supportées par l’extrême rigidité de la configuration de « crêtes et sillons » déjà expérimentée sur les voûtes de la Grande Serre.

Le bassin rectangulaire présenté par l’image de l’Illustrated London News se trouve dans un espace normalement réservé aux recherches personnelles de Joseph Paxton. Pour accueillir les visiteurs, il entreprend, fin 1849, la construction de la serre du lys géant Reine Victoria qui sera achevée fin avril 1850. L’image du Gardener’s chronicle montre, avec une coupe proche de l’entrée, l’extraordinaire légèreté de l’édifice. La serre a 47 pieds de large [14,32 m], pour une longueur de 60 pieds [18,28 m]. Le nombre réduit de supports verticaux [3,5 m de haut] dégage un espace maximal pour le bassin de 33 pieds de diamètre [10 m] pour lequel le traitement de l’alimentation, du chauffage et de la régulation de l’eau fait l’objet de soins méticuleux. Les fines colonnes de fonte portent toute la charge de la mince membrane transparente, soit posée sur d’étroites poutres métalliques (les gouttières autoportantes des « sillons » du toit), soit accrochée à leur extrémité (les parois verticales qui préfigurent le mur rideau moderne : un mur qui ne porte rien). Aucun décor superflu : tout est directement fonctionnel. On n’avait jamais conçu d’espace plus lumineux.

Photographie de la serre du lys géant Reine Victoria à Chatsworth (probablement prise vers 1900). Reproduite avec la permission du duc de Devonshire et des Chatsworth Settlement Trustees dans l’article de Margaret Flanders Darby, « Joseph Paxton’s Water Lily », dans « Bourgeois and Aristocratic Cultural Encounters in Garden Art, 1550-1850 », éd. Michel Conan, Dumbarton Oaks Research Library and Collection / Université de Harvard, 2002.

Paxton a su réunir une équipe réduite mais performante (sensiblement l’effectif apparent sur la photographie ci-dessus) avec laquelle il maîtrise complètement la gestion des ressources que la préfabrication peut lui apporter pour programmer les durées d’exécution des travaux.


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