Le corps figuré
Entretien 
 

 

Éditorial

Programmes

Parti pris

Avec les élèves
  Collège
  Lycée

Interdisciplinarité
  SVT
  Philosophie

Sélection de références
  Bibliographie et filmographie
  Sites

Entretien
 

La collection « Mag »
 
Paul Ardenne, l'auteur de L'Art, l'âge contemporain et de L'image corps, Figures de l'humain dans l'art du XXe siècle, récemment sorti en librairie, a accepté de répondre à nos questions.

La figuration du corps ou les traces du corps dans l'art contemporain est-elle toujours une question importante aujourd'hui ?
Oui, et sans relâche. Le XXe siècle accentue la propension de l'artiste à représenter le corps en général, et son corps en particulier. Cette représentation, fréquemment, entend échapper à la stricte saisie par l'image. Elle incline plus volontiers à l'incarnation, comme l'a montré à partir des années 1950 l'intense développement de l'art corporel, de l'actionnisme et des performances. Cet engouement n'a rien à voir avec l'euphorie. Le sentiment dominant, c'est que le corps nous échappe, que sa « mise en image » ne va plus de soi. La raison en est la crise historique de l'humanisme que consacre la modernité, aux effets traumatiques, crise dont on trouve les plus forts accents dans les philosophies de l'absurde ou dans la thèse de la « mort de l'homme » que Michel Foucault soutient dans Les Mots et les Choses, violente remise en cause du principe de la positivité de l'homme. Si les artistes multiplient les représentations du corps, c'est faute de pouvoir en fourbir une figure parfaite, ultime et satisfaisante. Par comparaison, l'âge classique vivait dans une plus grande sérénité symbolique. Les représentations du corps qu'on y générait s'inscrivaient dans une tradition bien établie, celle de la demande religieuse, de l'imitation et d'un code académique strict, de nature intangible.

Pouvez-vous établir différentes « typologies » d'artistes qui abordent cette question ?
Plus qu'en termes de « typologies », faute que celles-ci soient toujours tranchées, mieux vaut parler en termes d'options esthétiques. Première donnée : la survivance de pratiques classiques, celles qui en passent par la représentation ordinaire, et que qualifie leur souci de la figure. Dans ce cas, l'artiste n'innove pas, il donne du corps des images qui en déclinent la forme, de moins en moins d'ailleurs en recourant à la peinture et de plus en plus en usant d'un médium comme la photographie. Seconde donnée : l'option du doute, du soupçon que l'on dirige vers la notion même d'humanité. Dans ce cas, le travail de l'artiste va consister à humilier, à dégrader l'image du corps, une agressivité négative se traduisant par un vocabulaire plastique qui est celui de la destructuration visuelle : déformations, biffures, accent mis sur l'extrême laideur. Troisième donnée : l'option du tout-autre, voire du monstrueux, particulièrement développée de concert avec les nouvelles technologies numériques, notamment le morphing et l'image virtuelle. Cette fois, l'artiste invente un corps, il crée le corps qu'il n'a pas et n'est pas, il oublie le corps réel au profit d'un être mutant, saisi par la métamorphose. Célébration d'un corps à venir, peut-être, « post-humain », reflet de ce corps physiquement et ontologiquement reformulé que commencent à façonner les biotechnologies, la chirurgie des transplants ou la plastie esthétique.

Comment les artistes actuels ont-ils renouvelé les schémas académiques attachés à la représentation du corps - notamment celle du nu ?
Dans le sens d'une ouverture sans précédent de la représentation, et, pour tout dire, de son dépassement. Le corps, par l'artiste, est convoqué de mille manières. Perspective idéaliste, réaliste, intime, sociale, sexuelle, ludique... Rien ne manque, le corps est mis à toutes les sauces. Sans oublier la contestation de la représentation du corps, dont la « sortie » du tableau constitue le signe le plus patent. L'artiste, bientôt, expose son corps propre, ce que signale le mouvement de l'art corporel évoqué à l'instant. Puis il le fait servir, ce corps, il l'arrache au territoire des images pour le projeter directement dans le périmètre de la réalité, sur un mode interventionniste. L'artiste contemporain, plus que ses aînés, s'investit dans des activités diverses, politiques, économiques, médiatiques, en faisant fi du traditionnel passage par l'image. Une question comme celle du « nu », au regard d'une telle évolution, n'a plus guère de sens. D'abord parce que l'artiste contemporain n'a que faire des genres, ensuite parce que son approche du corps s'est peu à peu désolidarisée de la vieille question de l'apparence qui avait marqué en son temps le classicisme et, dans son sillage, cette première modernité qui va lever tous les tabous, celle des Manet, Schiele ou Picasso. Pour complexe et irrésolu qu'il soit, le rapport contemporain de l'artiste au corps est moins affaire d'apparence, de mise en figure du soi que d'un souci permanent de coprésence au réel. Habiter le monde, plutôt que l'imager.

Propos recueillis par Laurence Brosse



 
© SCÉRÉN - CNDP
Créé en avril 2002 - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.