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Le Corps, une antique méprise philosophique
Le corps fut longtemps méprisé par la philosophie. Platon joue avec le mot qui en grec le désigne (soma) pour le rapprocher du tombeau (sema) (Platon, Le Phédon, éd. GF).
Du même coup défile un cortège d’évaluations et de jugements très négatifs qui, régulièrement et sévèrement, le condamnent. Le corps emprisonne, rive et même cloue l’âme ici-bas, l’empêchant de prendre son envol vers les régions plus élevées de la pure pensée. Le corps nous fait prendre le simple désir pour l’amour (Platon, Le Banquet et Le Phèdre, éd. GF). C’est ainsi que la philosophie intentait au corps, depuis ses lointaines origines socratiques et platoniciennes, un procès en bonne et due forme. Il faudra attendre le milieu du XIXe siècle et l’avènement des grands courants philosophiques modernes au XXe pour commencer à voir s’estomper de manière fiable cette méprise.
Le corps accusé
Le corps est tout entier matériel. Son organisation, son contenu, son fonctionnement et ses visées procèdent du sensible et y ramènent. Le corps, de ce fait, est de l’ordre du paraître. Il se tient tout entier dans l’extériorité. À l’opposé de l’être qui se tient caché au-dedans, qui par sa nature même est tout en retenue et en discrétion – pudique, en somme –, le corps s’exhibe, c’est-à-dire se montre par lui-même toujours trop. En tant qu’apparence, il est une ombre parmi les ombres. Le plus clair de son temps – car il est dans le temps comme dans son milieu naturel –, il le passe à faire semblant. Au sens de Deleuze commentant Platon puis Lucrèce, c’est le paradigme des simulacres (Gilles Deleuze, « Simulacre et philosophie antique », in Logique du Sens, Appendices ; éditions de Minuit, 1969). Dans l’allégorie de la caverne, on peut relever trois niveaux d’interprétation de délivrance. La caverne dont il faut d’abord sortir n’est autre que la sensibilité en général, cette façon la plus commune que nous avons tous le plus spontanément d’aborder le monde. De haute lutte, il nous appartient de parvenir à nous libérer de notre condition physique d’être-au-monde. La caverne, dans un second temps, c’est aussi la cité et son défilé de nécessités, de désirs vains et d’ambitions superficielles. Il nous reste à nous détacher de notre situation d’être économique et politique. La caverne, enfin, c’est notre corps, ce point nodal d’ancrage de toutes nos dépendances, principale cause de notre asservissement aux sens et de notre soumission aux passions.
Le corps est singularisation. Il s’oppose par là à l’Idée, qui est universelle. C’est pourquoi la dialectique ascensionnelle doit nous conduire de l’amour d’un beau corps (particulier) à celui de tous (général), puis à l’amour de la beauté idéale en elle-même et de la connaissance (universelle). Dans la cité idéale de la République, le corps contribue à maintenir les différences et fait obstacle à l’unité de la cité. Ce n’est pas un hasard si Platon pense à mettre en commun trois catégories principales : les biens, les femmes et les enfants. Dans son dualisme, il rattache directement les premiers à la structure la plus matérielle et donc la plus inessentielle de la cité. Quant aux secondes et aux troisièmes, c’est par la médiation des classes d’hommes auxquels ils se rapportent que se posera l’éventualité de leur communauté. Aristote sur ce point semble très perspicace : il propose une critique d’un tel communisme généralisé précisément au nom de la nécessaire multiplicité de la cité ( Politiques, II). La mise en commun de ce qui est apparenté au corps en général procède de l’idée de son inessentialité, mais elle entraîne aussi l’idée que c’est l’âme qui seule importe authentiquement. Comme l’écrivent Bruno Huisman et François Ribes, « Le corps lui-même ne fait problème qu’au moment où il est le lieu où s’incarne une âme » (Les Philosophes et le corps, p. 219, Dunod, 1992).
Le corps est corruptible, dans les deux principales acceptions du terme. Par lui-même, le corps manque de discernement, de détermination et de résistance. Il ne sait pas plus renoncer aux tentations et aux plaisirs qu’il ne sait approuver la nécessité des manques et des souffrances. D’où la nécessité de le placer sous haute surveillance, ce qu’aussi bien le stoïcisme que l’épicurisme élaborent, bien que selon deux méthodes très opposées. Le corps est intéressé et égoïste ; il ne sait pas le renoncement. Peu lui importe la réalité du monde à côté de son intérêt propre et de son bon plaisir. De tous côtés, il porte la marque de la limitation et de la finitude. C’est lui qui nous initie à la douleur, qui, défaillant, nous ouvre aux peurs et aux angoisses de mourir. Et plus nous souffrons à cause de lui, plus nous devenons mauvais et avons envie de nous venger.
Pour en savoir plus
• Un extrait du célèbre passage du Banquet (www.cvm.qc.ca/) où Diotime invite à s’élever graduellement de l’amour d’un beau corps à celui de la connaissance.
• Quelques extraits sur les rapports du corps et de l’âme tirés d’un choix d’articles du Traité des Passions (www.cvm.qc.ca/) de Descartes.
• La Sixième Méditation (http://un2sg4.unige.ch/) métaphysique de Descartes, traduite en français par le duc de Luynes (1647). Descartes y expose le problème de la distinction de l’âme et du corps mais aussi de leur union.
• Un site dédié au système de Descartes (www.adpf.asso.fr/), et une page synthétique faisant le point sur sa conception du corps. Voir aussi la page sur les animaux-machines et sur la lumière.
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« Buste de Descartes » avec moulage incorporé de son crâne par Paul Richer (1912). Paris, École nationale supérieure des beaux-arts.
Le corps réhabilité
Nous pouvons alors remarquer que les principaux motifs de condamnation du corps tournent tous autour d’un même concept : celui de l’inversion. Le corps est ce par quoi le monde est mis sens dessus dessous. Or, précisément, c’est cette idée que la philosophie moderne combat. Cinq courants principaux se dessinent qui viennent réhabiliter le corps et marquer sa prééminence.
• Le matérialisme qui ramène au-devant de la scène économique et sociale les exigences du corps et de la nécessité.
• La philosophie de Nietzsche qui entend en finir avec « les contempteurs du corps ».
• Le bergsonisme que dans une certaine mesure prolonge Gilles Deleuze, mais qu’il dépasse sous l’influence à la fois de Nietzsche et de Spinoza, et en proposant un champ radical d’immanence, dépourvu de tout arrière-monde.
• Le courant issu de la phénoménologie, et en France particulièrement Sartre, Merleau-Ponty et, dans une optique très singulière, E. Levinas.
• La psychanalyse dans son ensemble, et ses principaux prolongements dans le champ de la « psychosomatique ».
Sous l’effet de ces mouvements de pensée, les soi-disant caractéristiques rédhibitoires du corps vont être restaurées. On redécouvre que le corps n’est pas tant donné et naturel que construit et culturel. Par là, il cesse d’être ce par quoi l’homme tient à l’animalité ; on lui redécouvre une « intelligence » propre, et tous ses élans sont « spirituels ».
La nouvelle conceptualisation du corps que la modernité opère est donc un processus multidirectionnel. Il s'avérerait beaucoup trop long et fastidieux d’en recenser ici tous les parcours, d’autant que ces cheminements modernes ont aussi leur histoire qu’on n’en finirait pas d’explorer.
Quoi qu’il en soit, nous ne nous trouvons plus face à un corps d’emblée entaché de quelque défaut, face à un corps stigmatisé par des représentations réactives, un corps coupable et toujours rapporté à quelque manque d’être. Le corps de la modernité est plein, d’une certaine manière autosuffisant. Cette plénitude est peut-être sa beauté particulière. À partir d’elle se dessinent les principales perspectives projetées sur le monde, « dont le problème – écrivait Maurice Merleau-Ponty – et pour commencer celui du corps propre, consiste en ceci que tout y demeure » (Phénoménologie de la perception, Tel Gallimard, 1944).
Pour en savoir plus
• Un article de Thierry Simonelli (http://dogma.free.fr) sur les rapports essentiels concernant l’importance du corps entre Nietzsche et la psychanalyse.
• Un commentaire très éclairant sur la place du corps et sur les affects chez Spinoza par Gilles Deleuze (www.webdeleuze.com). Tout le site contient de très nombreuses pages du philosophe, porte l’empreinte de son plan d’immanence et accorde au corps un rôle philosophique de premier plan.
• Deux longues pages sur le corps vivant par le philosophe Michel Henry (www.philagora.net).
• Un compte rendu de commentaire des pages du Visible et l’Invisible de Merleau-Ponty (www.philagora.net) par le philosophe Claude Lefort.
• Levinas (www.philagora.net) et le souci de la corporéité.
• Approche contemporaine (www.upmf-grenoble.fr) d'un point de vue phénoménologique de la notion de corps.
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Gilles Behnam
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