La question du dessin (1)
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La collection « Mag »
 
Sabÿn Soulard, professeur d'arts plastiques au collège Édouard-Vaillant à Gennevilliers (92)

Qu'est-ce que le dessin pour un élève de collège ? Plus qu'à une technique graphique singulière, l'élève associe ce terme à la nécessité de représenter, plus ou moins habilement, la réalité, tout en étant confronté aux obstacles inhérents à la figuration. D'où cette excuse-alibi souvent convoquée : « Je ne peux pas faire votre sujet ; moi, je ne sais pas dessiner... » Le souci de figurer, et de bien figurer (en cela hanté par divers stéréotypes), semble occulter le plaisir simple, brut, originel de faire trace à l'aide d'un outil choisi, et peut, par ailleurs, invalider la spontanéité et l'imagination des élèves.
Préambule
En amont d'une culture prégnante où l'histoire de l'art déploie le dessin dans sa diversité, une interrogation plus archaïque me hante : qu'est-ce qui pousse un être humain, aussi primitif soit-il, à se saisir d'un outil pour faire trace ? Cet acte gratuit, où se joue une liberté souveraine, témoigne avant tout d'une pulsion irréfléchie, synergique au corps, au souffle, puisque geste instinctif. Que reste-t-il de ce geste archaïque, aujourd'hui, en cette époque où à tout moment des images saturent la rétine, imprègnent les cerveaux ?
Il m'apparaît essentiel d'expérimenter avec les élèves cette dimension sensible, instinctive et, ce faisant, de tenter de contribuer à casser l'approche du dessin comme système clos et académique imposant le souci de se conformer à une certaine idée de la figuration. Cela n'exclut nullement la nécessité de travailler ultérieurement la représentation de façon plus attendue et cadrée. Concrétisant cette problématique en tout début d'année avec les enfants d'une classe de 6e, il m'a semblé judicieux de convoquer leur pratique quotidienne de l'écriture, souvent vécue par les élèves de ZEP dans une tension douloureuse, cela au détriment du plaisir d'écrire, au sens littéral d'inscrire des signes graphiques, de calligraphier lettres et mots, au-delà d'un automatisme appauvri. En amont de cet automatisme survit le spectre archétypal du tracé originel. Avant d'être signes lisibles, les mots ont une réalité visuelle, parfaitement inintelligible.

Émilie

Dispositif
Un texte incitatif, lu à haute voix à trois reprises, expliqué et commenté avec les élèves :
« Au début des premiers temps, il y a trois fois très longtemps, existait un jardin magique, origine de tous les alphabets. En poussant comme d'étranges végétaux, ceux-ci donnaient naissance à des mots, des phrases... jusqu'à devenir une jungle touffue et foisonnante. »
Une incitation écrite au tableau : « Donner vie à cette jungle des mots. »
Techniques graphiques imposées : crayons HB, 2B, 4B, 6B, crayons de couleur, encre de Chine noire, plumes, etc., sur support 1/4 raisin.
Durée de réalisation : deux séances d'une heure.
Objectifs : du lisible au visible, trouver les moyens plastiques qui permettent le passage de la lisibilité à l'illisibilité.

Floriane

La verbalisation orale (1/2 heure) a permis de dégager les points suivants :
  • Plaisir de l'expérimentation graphique - faire trace :
- jouer sur la qualité du tracé : appuyé, léger, épais, fin, spontané, rapide, lent ; lignes serpentines, géométriques, cloisonnantes, déliées, etc. ;
- incidences des outils spécifiques : crayons noirs plus ou moins gras, souplesse de la plume qui, selon la tension exercée, provoque des lignes de qualités différentes, etc. ;
- redécouverte de la lettre, du mot comme calligraphie sensible, vivante ;
- dimension ludique de ces expérimentations.
  • Effacement, disparition des mots comme signifiants lisibles par :
- recouvrements successifs (effets palimpsestes) ;
- brouillage du signe avec le gras du doigt, ou un tramage chromatique (coloriage plus ou moins dense, appuyé, etc.).
  • Effets produits :
- recouvrements texturés, vibrants, foisonnements de lignes, densité chromatique ;
- dynamique du travail à travers l'organisation formelle des écritures / signes sur le support plus ou moins spontanée ou réfléchie ;
- instauration de rythmes divers (harmonieux, heurtés, réguliers) ;
- émergence de certains mots, appuyés, épais ;
- tensions entre des zones saturées, brouillées et des zones dépouillées, désertées ;
- jeux des contrastes ;
- sens de lecture du travail.

Les élèves ont compris que l'illisibilité advenue n'est pas du « n'importe quoi », mais le résultat de jeux graphiques où s'expérimente une liberté de création cependant nourrie par une histoire. Ce recours à un ancrage narratif, particulièrement adapté à l'imaginaire de « petits » 6e, facilite la conscientisation des objectifs et leur permet d'appréhender l'abstraction avec tolérance et ouverture d'esprit.

Marisa

Une projection (10 minutes) des œuvres de référence a suivi :
- Marc Tobey : Écritures blanches, Sumi Still Life, Calligraphic, 1957, collection Jean-François Jaeger, Paris ; The Search, 1954, galerie Jeanne-Bucher, Paris.
- Cy Twombly : Sans titre, 1959 ; The Vengeance of Achilles, 1962, Kunstmuseum, Bâle.
- Henri Michaux : Série des Mouvements, 1951 ; Alphabets, 1927.

Sur le site de la Bibliothèque nationale de France
http://classes.bnf.fr/
  • Un atelier sur la lettre et le signe qui démontre qu'à toutes les époques, derrière les signes abstraits des alphabets peut se cacher la figure.
  • Un jeu de taquin pour s'amuser à remettre en ordre un manuscrit oriental.


 
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