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Peintre, Daniel Riberzani enseigne le dessin aux ateliers Beaux-Arts de la ville de Paris. Son travail, qui mêle le dessin, l'écrit et la peinture, a fait l'objet d'un ouvrage publié chez Inard éditions : Riberzani, peintures intimes 1989-1999. On peut voir quelques-unes des ses œuvres à la Galerie Inard (Paris 8e). |
Bien souvent, les artistes qui ont bénéficié d'une formation académique ont exprimé leur besoin de désapprendre le dessin. Qu'en pensez-vous en tant qu'artiste et aussi en tant qu'enseignant de dessin, si l'on peut dire, académique ?
Daniel Riberzani : Je ne sais pas si je me situe dans cette catégorie. Comme j'étais cancre, je n'ai pas vraiment appris à dessiner, je ne me suis pas vraiment penché sur le dessin, académique ou non. J'ai plutôt appris à dessiner sur le tas, dans le désordre, et je suis partagé, même maintenant, entre l'idée de tout casser et celle d'apprendre. Donc, quand j'enseigne, c'est un peu ce que je dis : je suis à la fois terrible sur l'enseignement classique, qu'on peut dire académique, et je dis aussi de tout casser car je crois que cela fait partie du jeu pour tout artiste « digne de ce nom ».
Pourriez-vous développer cette idée de tout casser ? Dessiner dans le désordre, qu'est-ce que cela veut dire ?
Tout casser - le mot est peut-être un peu fort - on peut l'employer quand on a envie de changer, de transformer, de se remettre en question. Travailler dans le désordre, c'est oublier un peu ce que l'on a appris, c'est-à-dire, en effet, un certain ordre, une certaine charge, surcharge de choses vues ; donc il faut repartir à zéro. Il faut être tout petit, il faut être archaïque, il faut peut-être être sauvage. C'est peut-être cela tout casser.
Comment procédez-vous pour repartir à zéro, être archaïque, sauvage ?
Je suis un habitué de ce genre de période, de fracture où il faut tout recommencer. Et c'est très enrichissant parce que vous avez l'impression de revivre ou de vivre, mais comme vous ne savez plus rien, il faut, non pas tout refaire, mais démarrer quelque chose que vous ne connaissez pas. Regarder de plus près des œuvres archaïques, des dessins d'enfants, cela peut aussi vous évoquer, vous inspirer des choses plus fraîches, plus authentiques...
 Page de journal du 13 novembre 1991.
© ADAGP |
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 Daniel Riberzani, Moral, 1989-1991, 60 × 60, acrylique sur toile, 1991.
© ADAGP |
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Distinguez-vous différentes sortes de dessins ?
En ce qui me concerne, je crois que je fais deux sortes de dessins : des dessins d'urgence, nés spontanément dans l'émotion, et des dessins d'entretien. Les dessins d'urgence sont réalisés par flots en signe de survie, à la façon de certains journaux intimes écrits par des êtres qui n'écrivent que pour eux, la tête hors de l'eau, comme ceux qui m'ont servi à réaliser la série des Peintures intimes : c'était vraiment des dessins liés à l'écriture. C'est-à-dire que je mettais en dessins des pensées, des objets, intimes ou non, liés à mes proches ou à moi. Ces dessins se sont donc faits, j'allais dire, sans réflexion, presque automatiquement, par pulsions. Et puis, il y a les dessins d'entretien que je peux faire quand je suis avec les élèves ou quand je suis dans un creux et sans grande conviction, en me disant que l'appétit viendra en dessinant... Cela n'est pas évident, et quelquefois on arrive à faire de bons dessins, séduisants, qui sont dans l'esprit du modèle comme je dis souvent aux élèves. Ces dessins vous rapprochent de certains êtres, modèles ou non. Enfin c'est plutôt une quête, ce genre de dessins. Des gammes et une quête.
Vous nous avez parlé de la série des peintures intimes. Dans ce travail, quelle relation établissez-vous entre le dessin et votre idée, ce que vous voulez exprimer ?
Je crois que cela s'est fait en même temps. Ces dessins ont traduit tout de suite l'état d'esprit dans lequel j'étais et mes idées qui étaient vraiment désordonnées dans une période très angoissante, très difficile à vivre comme souvent suite à des déceptions ou à des deuils... C'est très courant tout cela, ce n'est pas très original. Il y a des correspondances et je me suis rendu compte que l'écriture - le journal intime par exemple - les dessins, les pensées, tout cela se faisait en même temps ; presque une auto-analyse où tout s'est réglé comme cela a pu dans ces dessins d'urgence qui sont passés tout de suite dans l'appareil à projeter sans presque rien changer ; et puis la peinture est arrivée là-dessus dans le noir, pendant la projection. C'est passé directement, presque du jet spontané à la réalisation picturale qui était du même ordre. Ces peintures se sont faites très vite, dans l'urgence.
Techniquement, vous dessinez très rapidement puis vous projetez ces dessins. Ne craignez-vous pas alors une perte par rapport à l'émotion du croquis ?
Grâce à un rétroprojecteur, on trace directement à la peinture le croquis projeté et on peint carrément dans le noir. Tout peut se faire presque simultanément et on reste dans le même esprit. J'ai très peu changé ces croquis : ce n'est pas pour les respecter, mais je trouvais qu'ils étaient authentiques, donc je n'avais rien à reprendre.
 Daniel Riberzani, Écritures 9, 1997, 100 × 100, acrylique sur toile, 1991.
© ADAGP |
Dans ce travail, peut-on dire que l'écriture remplace ou est plus efficace que le dessin à certains moments ?
Je suis dans une période où je me demande si je vais écrire plus que je ne vais dessiner. C'est une période charnière ou simplement différente. L'écriture me paraît plus facile pour traduire des émotions ou même des couleurs, là, je parle de la peinture. Pour le dessin, je ne me rends pas compte. Le dessin, je ne sais pas où le situer... Je pense qu'il est intégré complètement à la peinture ; j'ai du mal à les dissocier. Dessin, écriture, peinture : on peut travailler les trois en même temps ; l'écriture pourrait remplacer les dessins d'entretien et elle pourrait peut-être aussi remplacer la peinture, allez savoir...
Cette écriture dans votre peinture, c'est une écriture dessinée tout de même, il n'y a pas que le message qui prévaut...
Ce sont des mots, des phrases. Des sentiments, des pulsions traduits pas des mots et ces mots sont mis en scène, élaborés plastiquement. Parce que je suis un peintre, j'ai de mauvaises habitudes... Alors les mots, je les ai sûrement arrangés. Je les ai coupés en deux, renversés, manipulés dans tous les sens pour qu'on ne les reconnaisse pas, pour les mettre à l'épreuve et moi avec. À la manière d'un anagramme où le sens caché demeure néanmoins présent. Cela fait partie de tout ce qui a été réalisé dans l'art moderne et contemporain ; cela m'a permis de me surprendre. Ces mots sont devenus des peintures et les peintures, des mots...
 Daniel Riberzani, Batifolent, 1996-1997, 100 × 100, acrylique sur toile, 1991.
© ADAGP
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Propos recueillis par Laurence Brosse
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