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Jean-François Aubaret, professeur de lettres
« Il faut que notre intelligence s'habitue à comprendre synthético-idéographiquement au lieu d'analytico-discursivement. » (Guillaume Apollinaire.)
Au commencement était le dessin. L'écriture fut d'abord pictographique puisque des figures représentatives et stylisées se trouvent à la base des premiers systèmes de communication graphique. Elle fut ensuite idéographique lorsqu'elle eut recours à des figures non représentatives pour symboliser des notions. Elle devint enfin alphabétique quand les signes utilisés servirent à transcrire des sons. Si l'histoire des écritures semble tendre vers une abstraction toujours accrue, à l'inverse, les hommes ont parfois souhaité retrouver dans la trace désincarnée des lettres une représentation concrète de l'objet qu'elles nomment, et remotiver ainsi, par la graphie, le lien illusoire que Cratyle voulait établir entre le mot et la chose (Dialogue de Platon, Cratyle ou Sur la justesse des noms).
Calligrammes et poésie visuelle
 Composition en forme de verre, in le Cinquiesme Livre de Rabelais. |
La recherche d'une écriture figurative a pris différentes formes. L'Islam proscrivant la représentation, les Arabes eurent l'idée de contourner cet interdit en donnant au texte écrit une dimension décorative ou illustrative de son propre contenu. Ainsi naquit la calligraphie. En se substituant au dessin, l'écriture devint sa concurrente. Les formes occidentales d'écriture figurée ont presque toutes partie liée avec la poésie et le caractère systématique de cette rencontre doit trouver son explication dans la spécificité du langage poétique.
Massin, dans la seconde partie de La Lettre et l'Image (Gallimard, 1970), intitulée « Vers figurés et calligrammes », étudie l'histoire et l'évolution de ce type de texte. Les premières occurrences qu'il mentionne remontent à l'Antiquité grecque. Citons la Syrinx (une flûte de Pan) de Théocrite, la Hache, les Ailes de l'Amour et l'Oeuf de Simmias de Rhodes. Le jeu sur la disposition de ces vers les fit qualifier de rhopaliques : leur longueur croissante puis décroissante leur donnant la forme d'une massue (en grec, rhopalon). Certains de ces poèmes, appelés technopaignia, c'est-à-dire « jeux d'art », sont considérés comme des textes chiffrés tant leur caractère est énigmatique et difficile leur interprétation, comme si la volonté de représentation se trouvait contrariée par un désir inverse et surprenant de dissimulation.
C'est au XIXe siècle, sous l'impulsion conjuguée de Victor Hugo et de Charles Nodier, que la forme du texte retrouve son sens dans l'activité littéraire. Il ne s'agit pas cette fois pour la poésie de représenter des êtres, des animaux ou des objets, mais d'accorder une valeur symbolique significative à la typographie, à l'utilisation de différents types ou tailles de caractères et à la disposition du texte dans la page. En 1829, Hugo fait paraître dans Les Orientales un texte étonnant de cent vingt vers rhopaliques, intitulé « Les Djinns », qui prétend figurer par sa forme même l'approche puis le reflux du danger.
Mais c'est surtout Stéphane Mallarmé, avec Un coup de dés jamais n'abolira le hasard paru en 1897, qui donne au jeu typographique ses lettres de noblesse en poésie. Le texte se fait image à saisir d'un seul coup d'œil et non plus dans le déroulement temporel d'une lecture. En outre, dans sa dimension visuelle, il suit une nouvelle syntaxe : l'utilisation des majuscules ou des minuscules, des caractères romains ou italiques, la hauteur des mots dans la page, leur agencement en motifs centraux ou secondaires sont autant d'éléments entrant dans la composition du langage poétique. C'est la première fois que le texte représente en lui-même et simultanément le travail de son élaboration et le rythme de sa lecture.
 Aldus Manutius, Verre, Venise, 1499. |
Les calligrammes que nous connaissons le mieux sont ceux d'Apollinaire. C'est en 1918 que le mot apparaît sous la plume de celui-ci. Il avait d'abord pensé appeler « idéogrammes lyriques » ces poèmes qui, par la perception sensorielle et instantanée de l'image, permettent de s'affranchir des contraintes de la lecture linéaire et d'enrichir cette lecture en y ajoutant du sens et de l'émotion. Jérôme Peignot, dans son étude Du calligramme (Éditions du Chêne, 1978), voit d'ailleurs dans ces textes la volonté « d'assurer une communication, non plus seulement au niveau du langage mais de l'être entier ». Dans son recueil, Apollinaire utilise les deux formes du calligramme : la plus commune et la plus ancienne, le calligramme textuel dans lequel la masse du texte prend la forme de l'objet représenté, comme « La colombe poignardée », et la moins fréquente, le calligramme linéaire dans lequel la ligne écrite trace les contours de l'objet figuré, comme « La mandoline ».
L'invention d'Apollinaire fut reprise avec des variations par quelques poètes ultérieurs comme Pierre Albert-Birot et Louise de Vilmorin. Mais ce sont surtout les publicitaires qui se sont faits les héritiers du genre et ont compris tout le parti qu'on pouvait en tirer pour associer automatiquement dans l'œil du consommateur le logotype ou le nom d'une marque et l'image de l'objet à promouvoir ou d'éléments connexes, comme par exemple, la réutilisation du poème d'Apollinaire « Il pleut » pour illustrer et vanter les qualités d'un imperméable.
Sous les dénominations plus générales de poésie visuelle ou poésie concrète, cette pratique du texte figuré se perpétua à travers de multiples avatars. Michel Leiris en fit un usage original : à partir de la définition très personnelle qu'il donne à un mot, le poète cherche à rendre sensible par la disposition et la typographie des associations d'idées qui lui sont spécifiques (« Glossaire j'y serre mes gloses », 1939, in Mots sans mémoire, Gallimard, 1970). En 1975, Christian Dotremont inventa ce qu'il appelle les Logogrammes. Cherchant à réhabiliter le geste concret de l'écriture, il proposait un texte calligraphié à peu près illisible sous lequel il faisait figurer sa transcription dactylographiée.
Sur le Net
- Le site du CRDP de l'académie de Créteil propose des explications et des définitions des différentes poésies visuelles. www.ac-creteil.fr/
- Consultez sur le site de l'académie de Nancy-Metz des calligrammes d'Apollinaire. www.ac-nancy-metz.fr/
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Pour mieux comprendre la poésie en classe
 Auteur inconnu, Chant de la carafe. |
La découverte de la poésie visuelle peut suggérer plusieurs pistes d'activités littéraires.
Au collège comme au lycée, les élèves auront beaucoup de plaisir à s'essayer à la fabrication de calligrammes. Les propositions peuvent être diverses : il peut s'agir de donner une représentation figurée à des vers d'auteurs étudiés et évoquant des éléments concrets ; on peut aussi inviter à donner une forme illustrative à des textes brefs écrits par l'élève et présentant des animaux ou des objets quotidiens, ou bien encore, des définitions empruntées au glossaire de Michel Leiris, par exemple « Homme - à chaud, aime et meut », peuvent être réécrites sous forme de calligrammes typographiques.
Au lycée, les nombreux textes qui figurent des bouteilles, des carafes ou des vases à boire comme ceux de Rabelais, de Charles-François Panard ou même « Le verre d'eau » de Francis Ponge pourront servir à montrer les liens entre l'ivresse et la poésie. Le lyrisme dionysiaque ainsi rendu perceptible pourra ensuite être retrouvé dans les œuvres de Musset, de Baudelaire, de Verlaine et d'Apollinaire dont le recueil le plus célèbre ne s'intitule pas par hasard Alcools.
Les calligrammes pourront enfin faciliter la découverte des spécificités de la poésie. Le fait que celle-ci repose sur une utilisation intensive d'images, métaphores et métonymies notamment, pourra être mis en évidence avec des textes dont la forme même est à l'image de ce qu'ils évoquent et qui fournissent ainsi une représentation tangible de leur processus de création. Le fait que, selon Jakobson, le langage poétique accorde une primauté au signifiant sur le signifié sera doublement illustré par les calligrammes : non seulement ils s'attachent aux sons, à la matière vocale des mots, mais, de plus, ils valorisent les signes qui composent leur matière graphique. On voit bien comment un choix de textes judicieux devrait constituer un excellent moyen de cerner au plus près l'irréductible originalité de la poésie.
Sur le Net
- « La Dive Bouteille » de Rabelais sur le site personnel de J. Mottier. http://jacquesmottier.online.fr/
- Découvrez les adaptations de calligrammes par des élèves de primaire et de collège sur le site de l'académie de Nancy-Metz. www.ac-nancy-metz.fr/
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