Mag arts : La question du dessin (2) - De l’intérêt d’apprendre à dessiner ?
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Lisa Gachet, art-thérapeute

Lisa Gachet a été assistante d’artistes et a travaillé dans une galerie d’art. Elle a commencé l’art-thérapie en tant que bénévole, intervenant auprès de jeunes victimes du sida relevant de soins palliatifs. Cette expérience lui a fait éprouver la nécessité impérieuse d’une formation solide. Elle a donc fait des études de psychologie, complétées par la formation en art-thérapie. Elle exerce aujourd’hui à l’hôpital, en cancérologie, aussi pendant les soins palliatifs.

L’atelier d’art-thérapie 1 met en place une pratique artistique offerte à des personnes confrontées à d’importantes difficultés. Cette pratique artistique sert de médiation, de support, de moyen d’expression. La production ne sera pas forcément là « pour parler » mais « pour exprimer ». En fait, deux courants principaux existent à ce propos : l’un utilise ce support pour favoriser une expression verbale autour de la production, l’autre reçoit directement ce qui est exprimé à travers la forme produite. C’est ce dernier courant qui est plus près de ma pratique. Leur objectif commun est de traiter la ou les difficultés vécues par les personnes (des difficultés autres que techniques).
L’atelier d’art-thérapie offre à la personne qu’il accueille un temps pendant lequel la possibilité de « faire », de réaliser, permet à cette personne de sortir du statut de malade, de changer positivement le regard qu’elle porte sur elle-même, sur les autres et, incidemment, dans les situations les plus dramatiques, de laisser une trace.

Pendant une chimiothérapie, une femme dessine une scène de rentrée des classes avec des enfants bien rangés dans un paysage d’automne. Les feuilles tombent ou sont tombées. Les enfants ont rabattu leurs capuches. Il y a du vent, on le voit à la manière dont les parapluies sont déformés. Sur une route grossièrement pavée : un couple. Une femme (elle) avance, son mari est derrière elle. La production prend quatre à cinq séances au cours desquelles émerge, à l’évidence, une expression de l’angoisse ou de la peur de la perte des cheveux. La dernière séance montre que cette tension a disparu. Des modifications apparaissent dans le dessin : les pavés sont restaurés, les arbres retrouvent leurs feuilles…

Une femme d’origine marocaine est terrorisée par la maladie, les soins, l’hôpital où il lui serait impossible de venir seule : son mari l’accompagne et lui sert de traducteur. Par son intermédiaire, je m’informe de ce qu’elle fait : « Je prie toute la journée. » Je lui propose, et elle accepte, de venir faire des décors corporels traditionnels avec du henné. Elle prépare elle-même le henné à la maison et l’apporte à l’atelier où elle met en route une pratique. La peur disparaît. Elle vient seule. Elle n’a pas besoin de parler. Bientôt, c’est elle qui prend en charge une autre femme marocaine...

Au centre de ces démarches il y a le plaisir de « faire » et l’effet libérateur de l’action, la possibilité de lever un blocage.

Certaines personnes emmènent leurs productions. Pour d’autres, ce qui est vraiment important est de pouvoir, grâce à la présence d’un tiers, les laisser en dépôt, de laisser une trace. C’est le plus souvent le cas dans la phase de soins palliatifs où la production de quelque chose dont on sait qu’on va le laisser est une des formes possibles d’appropriation de sa propre mort.

Cette démarche est très réservée, sinon méfiante, à l’égard de l’interprétation telle qu’elle est utilisée dans d’autres approches. Le travail se fonde ici sur une analyse du processus de comportement pendant un certain temps, parfois assez long, jusqu’à plus de deux ans. Il est aidé par le désir des personnes de représenter. Le dessin libre donne plus facilement accès à l’expression et le fait de travailler sur la forme permet de valoriser ce qui est autour.

La durée parfois très longue favorise des liens réciproques entre les participants et moi-même ; en outre, les soins palliatifs impliquent un investissement personnel qui n’est pas toujours simple. J’ai moi-même besoin d’une sorte de tuteur avec lequel je peux retravailler certaines situations qui, à un moment ou un autre, peuvent me poser de sérieux problèmes.

Cela dit, il est particulièrement intéressant pour l’art-thérapeute qui installe un atelier de dessin d’approfondir ses apprentissages de ce vaste domaine. Car le fait d’être en mesure d’aider une personne sur la forme qu’elle est en train de produire permet de l’aider aussi ailleurs. Le fait de voir que quelqu’un a des difficultés, par exemple à dessiner une fenêtre, amène le thérapeute à se poser la question : « Pourquoi ne peut-il pas réussir sa fenêtre ? » et à penser que cela peut venir de quelque chose d’autre. Et ceci n’est évidemment pas suffisant. Tout en restant au plus près de la demande, il faut être en mesure d’accompagner le processus de « faire » et de pouvoir aider à ce moment précis où cette demande s’exprime. La pertinence de cette aide permet de faire avancer, de résoudre, de détendre… sur des points importants dont l’ancrage est ailleurs.
Cette forme d’aide est délicate parce qu’il est indispensable que « l’autre » puisse continuer de s’approprier « sa chose ». Il ne s’agit ni de faire à sa place ni encore moins de prétendre faire mieux que lui. Il ne s’agit jamais de « corriger une erreur ». Aucun « idéal » ne peut se profiler en arrière-plan. Ce qui est « fait » est toujours accueilli sans qu’il y ait de « faute » possible à prendre en compte. En revanche, c’est la « difficulté à faire » qui est prise en compte et légitime une aide technique particulière aussi pertinente et acceptable que possible. C’est dans ce seul but qu’il est indispensable de continuer d’apprendre à dessiner. Il faut se donner à soi-même suffisamment de ressources et de savoir-faire pour être en mesure d’offrir le moyen adéquat de dépasser l’écueil technique, donc faciliter, pour la personne, l’opportunité de réussir.

En savoir plus
Jean-Pierre Klein, L’Art-thérapie, PUF, coll. « Que Sais-Je ? », 2002 (1re édition : 1997). Avec une attitude un peu différente de celle de Lisa Gachet, Jean-Pierre Klein plaide en faveur d’ateliers d’art-thérapie confiés à des artistes.


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