
|
|
|
|
|
D'après Catherine Jarige et Philippe Lamps, professeurs de lettres
Où l’on voit qu’on peut faire un certain usage du dessin en cours de littérature : la casquette de Charles Bovary.
Dans une classe de 3e au collège de Neuilly-en-Thelle, lors d’un cours de français consacré à l’explication de la page inaugurale de « Madame Bovary », (Word, 19 ko) des élèves ont proposé au professeur de représenter par le dessin la casquette de Charles Bovary minutieusement décrite dans le texte.
Conscient de l’impasse, l’enseignant s’y est lui-même risqué. (Voir dessin)
Dessins d’élèves et photocopies du dessin du professeur une fois sous leurs yeux, certains élèves ont manifesté leur déception, en particulier une bonne lectrice :
« Monsieur, c’est impossible ! Il y a toujours un décalage entre le texte et le dessin. Quelque chose échappe toujours au dessinateur. On n’arrive pas à dire exactement quoi, mais c’est comme ça. »
En effet, le dessein d’une description « littéraire » n’est pas celui d’un dessin. L’important, dans la mimesis, est la constitution d’un ethos. Selon la rhétorique, le style « doit être composé de telle sorte qu’il semble manifester la qualité de l’âme et découvrir le caractère qu’elle recèle. » (Georges Molinié, Dictionnaire de rhétorique, 1997, Paris, Dictionnaire et Atlas). Dans la mesure où il s’agit d’une topique, ou d’un « lieu », nous sommes dans le régime logico-discursif. Or, le dessin ne se soumet pas à ce régime (l’instantanéité de la perception-projection joue un rôle, mais pas seulement elle). C’est ce qu’avait ressenti cette élève (mention très bien au baccalauréat en 2003).
Élèves et professeur, nous étions donc déçus et ravis, revenus du texte à la mimésis et à l’ethos : l’éthopée de Charles Bovary, figurée par la casquette.
La tentative de dessiner la casquette est quand même très utile ; elle montre que le texte dit « réaliste » n’est pas la chose qu’il est censé décrire, qu’il ne représente pas (pas seulement) qu’il excède la pure description : il dit tellement plus, par la focalisation choisie, les images, le rythme de la phrase ; il n’est pas du tout « neutre » ou objectif, il crie le mépris, l’ironie ; notez par exemple la succession d’analogies décevantes destinée à montrer le caractère parfaitement innommable de l’objet, le terme infamant de « boudin », l’apitoiement vexatoire que l’on sent dans « pauvre chose ». La casquette, de toute évidence, c’est ce pauvre Charles avec « son visage d’imbécile » et le futur désastre de sa vie. Toute la poésie du texte est dans cet écart infranchissable entre la chose représentée et ce qu’elle laisse imaginer au lecteur.
Le dessin n’est qu’un commentaire modeste et réducteur de la vérité du texte.
À rapprocher de tout cela, cette gravure noir et blanc du vitrail de Rouen que notre grand styliste souhaitait qu’on joigne à la publication de La Légende de saint Julien l’Hospitalier : pour qu’en la coloriant se révèle au lecteur l’extraordinaire travail d’ornementation et de réinterprétation réalisé sur l’œuvre médiévale. « Et voilà l’Histoire de Saint Julien L’Hospitalier telle à peu près qu’on la trouve, sur un vitrail d’église, dans mon pays ». C’est la dernière phrase du conte. Cet « à peu près » faussement modeste, c’est là tout son dessein.
Pour en prendre conscience, on peut dessiner les châteaux de Julien, la scène du meurtre, la rencontre avec le cerf : d’ailleurs, de grands artistes ne s’en sont pas privés (Dürer) ; mais, nous conduisant dans leur imaginaire, ils nous disent autre chose que Flaubert.
|
|

|
|
|