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Propos recueillis par Daniel Mary
Se donner des règles, des espèces de règles
Eddie est élève en seconde. Il suit les cours de l’option arts.
« Mon père m’a poussé vers cette option. Il est tatoueur. Il dessine beaucoup. Il fait beaucoup de croquis pour faire des tatouages de plus en plus réalistes et pour obtenir un style personnel. Je fais aussi des dessins qui pourraient devenir des tatouages, mais j’ai beaucoup plus de chance que lui. Si on lui demande de faire quelque chose, il est obligé de le faire, même si le motif ne lui plaît pas. Moi, je peux choisir et si j’ai envie de dessiner avec des couleurs vives – ce qui me plaît particulièrement – eh bien moi, je peux le faire (mais je n’ai pas de clients). »
Quand je demande à Eddie ce qu’il attend de la formation en « lettres arts », il répond sans hésiter : « une formation technique, beaucoup plus de technique ». Nous ne sommes qu’au début de l’année scolaire. Il vient juste, en entrant dans la classe pour un cours de « pratique plastique », de rendre un travail répondant à un sujet donné par le professeur et il a eu un temps important pour lui parler. Il est le premier à remettre ce travail – exécuté à la maison – et, pendant que les camarades de la classe s’appliquent encore, il n’a rien de particulier à faire. Qu’est-ce que cela peut être, « plus de technique » ? « Par exemple, de pouvoir atteindre à la perfection… Si je veux un trait fin, comment arriver à l’extrême finesse du trait ? Si je veux obtenir du réalisme quand je passe du crayon au pinceau, comment avoir un beau rendu, aussi réaliste qu’une photo ? »… et, après un quart de seconde de réflexion : « Mais il ne faut pas que ce soit parfait, il faut qu’on voie au moins un coup de pinceau ». Les images de Mao Tse Toung d’Andy Warhol me viennent à l’esprit avec le traitement en noir d’une photo imprimée en sérigraphie et l’ajout de couleur rouge d’un coup de brosse d’une largeur énorme. Eddie connaît Warhol : « Il travaille avec une certaine rigueur par rapport à lui. »
Eddie poursuit sur le thème de la rigueur nécessaire : « J’essaie toujours de garder des espèces de règles. Il faut se donner des règles. Par exemple, sur un travail, il faut rester toujours dans les mêmes idées. Il faut toujours la rigueur avec les mêmes techniques… et puis il y a le sujet… J’avais bien aimé travailler d’après Baudelaire, Les Fleurs du mal dont j’ai vraiment apprécié l’ambiance. »
Eddie accepte de me montrer un des dessins de son carnet de croquis. C’est un motif qui pourrait convenir à un tatouage et qui s’inspire de thèmes formels courants dans le répertoire habituel des tatouages : une sorte de coquille Saint-Jacques, comme une bouche grande ouverte d’où pend obliquement une sorte d’énorme cigare, le tout orné d’une ligne sinueuse mi-souple mi-brisée. Je pointe amicalement de nombreux « changements d’idées » ou des « règles sans rigueur » pour vérifier que les « il faut » précédents étaient bien énoncés comme des objectifs nécessaires. Les réponses ne sont pas encore très claires. Eddie hésite entre ce qu’il ressent comme un moyen de gagner en impact de sa production et la difficulté de nommer précisément une règle qu’il puisse suivre sans avoir aussitôt envie d’y échapper. Il comprend bien que son décor est en train de s’effriter alors même qu’il est en train de le faire apparaître et en même temps il ne semble pas du tout prêt à s’engager dans un parti franc qui lui permettrait d’affirmer ce décor, d’en nommer et d’en imposer les différentes composantes ou même d’avoir la liberté de les modifier après qu’elles soient tracées d’un premier jet sur le papier.
Je ne progressais plus, alors j’ai laissé tomber
Oscar est élève dans la même classe qu’Eddie. Sans qu’ils se soient donnés le mot, lui aussi avance en premier une attente de technique avec une nuance plurielle : « J’aurais aimé apprendre de nouvelles techniques et les maîtriser ».
Pendant un temps, à l’époque il était encore à l’école primaire, Oscar a suivi des « cours de dessin » en dehors de l’école. « Les débuts étaient très sympathiques, on pouvait “faire” des petites BD. Au bout d’un certain temps, je ne progressais plus, alors j’ai laissé tomber… J’aimais bien dessiner les BD, mais c’étaient les idées des autres. »
Au lycée, les cours de connaissance des arts lui semblent fastidieux parce qu’il faut « gratter ». « Je préférerais que ce soit un temps de réflexion où on puisse parler des œuvres plutôt que de “gratter et encore gratter le cours” ». Oscar reconnaît que son idée serait intéressante ou même simplement possible si, à la maison, il prenait le temps d’étudier en détail ce cours, de se tenir au moins au courant des problèmes essentiels qui y sont abordés. Avec un sourire tout à fait détendu, il avoue qu’il n’étudie pas grand-chose… pour l’instant.
Sortir des dessins d’enfants
Virginie est également dans la classe d’Eddie et d’Oscar. Sa sœur suit les cours de Christian Lernould au centre culturel (cf. le témoignage « Tradition »).
« Les premiers résultats de ma sœur n’étaient pas très encourageants mais, avec le temps et les cours, c’est maintenant assez impressionnant et ça donne envie de savoir faire ça. J’aimerais apprendre à faire des dessins qui permettent d’exprimer le volume avec des ombres… surtout pour pouvoir sortir des dessins d’enfants. »
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