
|
|
|
|
|
Rencontre avec Christian Lernould
Propos recueillis par Daniel Mary.
À quelques pas du champ de courses, Christian Lernould, artiste peintre, illustrateur, troisième accessit au prix de Rome de dessin, me reçoit dans son atelier du Centre culturel de Chantilly 1 .Il y a déjà accueilli, avec son sourire authentiquement généreux et un métier incontestable, plus de 3 000 personnes. Les plus jeunes d’entre elles sont acceptées à partir de douze ans après un entretien électif.
C’est un public particulier, inscrit pour l’année, qui se retrouve chaque semaine pour trois heures consécutives. Les cours ont lieu le plus souvent dans une grande salle claire du Centre. Elle est équipée d’un point d’eau, d’un mobilier solide et élégant disposé parallèlement aux murs autour d’un espace où des modèles peuvent être vus de tous. Contre les murs, des placards bas mettent à disposition revues d’art et documents ; ils supportent un environnement de grands moulages d’antiques, de superbes animaux empaillés… Certaines séances peuvent aussi se dérouler au Musée vivant du cheval qui n’est qu’à quelques minutes, d’autres encore à l’extérieur, par exemple pour des études de paysage.
Le titre « De l’intérêt d’apprendre à dessiner ? » est entendu sans hésitation ni ambiguïté. Il déclenche des bouquets d’affirmations convaincues complétées de riches descriptions des aspects les plus significatifs de l’enseignement offert :
« – Pas de peinture sans dessin.
– Délier la main.
– Un bon dessin ouvre à toutes les techniques (des techniques au service de l’émotion).
– Tous les gens qui ont eu un bon dessin ont réussi dans le métier. »
Il s’agit ici de dessin « à l’ancienne ». On pourrait presque transposer, aux costumes et à l’éclairage près, la « Vignette » de « M. Cochin le fils » qui ouvre le recueil « Dessin et Peinture » de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Cependant, la diversité des travaux n’est pas simultanée (mais la composition de M. Cochin est aussi un habile artifice), mais progressivement ordonnée dans la durée : chaque cours est différent, on ne fait pas deux fois la même chose. C’est « rassurant » de commencer en choisissant une œuvre de maître, dessin ou un dessin aquarellé, et de la copier, de poursuivre en s’entraînant à construire d’après les reliefs d’antiques avant d’aborder, plus tard, le dessin devant le modèle nu, un homme ou une femme.
Dessein de M. Cochin le fils pour la première coup d’œil les différentes classes, par lesquelles on passe successivement pour parvenir à la parfaite planche du « Recueil de planches sur les Sciences, les Arts libéraux et les Arts méchaniques avec leurs explications, Dessin et Peinture » de l’« Encyclopédie » de Diderot et d’Alembert. « La vignette présente sous un même imitation de la nature, qui est le but de l’art. »
|
|
Généreux en conseils efficaces, intervenant seulement sur les « erreurs », Christian Lernould veille à ne pas inquiéter, à offrir à ces personnes qui viennent pour un temps court, la possibilité de « se faire plaisir très vite ». Si « devant les difficultés on apprend énormément », « l’élève ne doit jamais se sentir coincé » et le professeur, très présent, propose au moment opportun « une réponse technique rapide ». « Je joue avec les qualités de mes élèves », souligne-t-il, c’est pour leur apporter, à bon escient, un maximum de solutions acquises par une connaissance profonde du métier. Il propose de commencer avec du « papier pas cher », les premières tentatives ne seront pas inhibées par la crainte de gâcher une superbe feuille trop coûteuse et personne n’hésitera à jeter s’il le faut. Les cours multiplient les expériences : crayon mine de plomb, pierre noire, grattage, frottages, stylo bille (« qui permet des reprises à l’aquarelle »). Il n’y a que la gomme qui soit volontairement « oubliée » (à l’exception de travaux très particuliers, ainsi sur un lavis de valeur moyenne où le dessin va organiser les valeurs plus sombres, la gomme permet d’ouvrir des lumières). Je n’arrive pas à retenir une amicale provocation en évoquant Robert Rauschenberg détruisant à la gomme un dessin de Willem de Kooning 2. Je n’amène chez mon hôte qu’un bref recul réprobateur et il a l’élégance d’oublier aussitôt toute l’incongruité de mon propos. C’est évident que « l’oubli de la gomme » participe de l’ensemble des moyens déployés ici pour offrir à l’élève un maximum de confort et lui permettre de passer outre les risques habituels d’enlisements dans les hésitations, repentirs et autres que connaissent la plupart des débutants… Cette pratique « initiatique » du dessin est menée dans un élan impulsé par le dynamisme du professeur et soutenu par tout le groupe.
L’élève ne part jamais sans rien et il est constamment soutenu par des conseils dans sa progression. Si le cheval a une place de choix à Chantilly, son dessin ne s’aborde pas sans préparation. L’animal est d’abord observé à l’atelier sur un document photocopié mis à la disposition de chacun, sa construction est étudiée dans un dessin « par le volume ». Au Musée vivant du cheval, la séance de croquis pourra s’appuyer sur des repères mémorisés précis. Ces croquis seront repris à l’atelier et « reconstruits ». La séance de croquis suivante donnera des productions plus solides. Les débuts sont difficiles, on va peut-être jeter beaucoup, cependant les enchaînements permettent rapidement d’être plus à l’aise et de voir la possibilité de faire mieux. Un dispositif comparable est utilisé pour l’étude de portraits : après un apprentissage de constructions, chacun à son tour pose ou dessine.
La construction favorise l’intérêt pour « le nombre d’or, le rectangle d’or, la section d’or » et tandis que les élèves sont penchés sur leurs feuilles, le professeur évoque oralement les préoccupations des vieux maîtres (Vinci…) comme celles des modernes (figuratifs, abstraits, cubistes…).
Christian Lernould enseigne des notions d’anatomie (qu’il a pratiquée lui-même jusqu’à la dissection) et de perspective qui font partie de son programme pour développer le sens de l’espace. Veillant à ne pas mêler ses problématiques et productions personnelles à son enseignement, il ne rejette a priori aucune des possibilités offertes par les techniques modernes de projection, agrandissement… dans la suite logique des diverses machines imaginées depuis la Renaissance pour observer et utiliser le réel. Rien cependant ne saurait évacuer l’expérience sans cesse renouvelée du dessin à la main avec tout ce que cet apprentissage comporte de plus « classique ». Le mot « classique » résonne ici pleinement dans son sens : « utile à étudier dans les classes ». Ce n’est pourtant pas une fin en soi. Toute cette discipline ne vise en effet qu’à offrir plus de liberté et Christian Lernould de conclure par un clin d’œil musical : à « se libérer du classique pour pouvoir faire du jazz ».
2
« En 1953, Robert Rauschenberg, jeune artiste américain né en 1925 et récemment installé à New-York, efface un dessin de Willem de Kooning, l’une des figures de proue de l’expressionnisme abstrait, mouvement alors en passe de conquérir la scène artistique new-yorkaise : la feuille de papier, les traces de crayon et de gomme mêlant dans une même matière le dessin et son effacement, constituent une œuvre radicalement inédite, Erased De Kooning Drawing, dont le titre n’évoque rien d’autre que son point de départ et le processus, fondamentalement banal et neutre, de sa réalisation. Née d’un geste à la fois révérencieux et iconoclaste, cette œuvre permet de situer Rauschenberg dans une génération d’artistes admirant leurs aînés tout en voulant se démarquer d’eux, en particulier de leur gestualité expressive parce que spontanée et subjective. » Extrait de l’article « Robert Rauschenberg : l’ordre et l’aléatoire » de Guitemie Maldonado in Connaissance des Arts, n° 595, juin 2002, p. 41.
|
|

|
|
|