Annick Sary, professeur d’arts plastiques
Annick Sary dit de sa « pratique » : « Elle n’est pas celle d’un artiste. Cependant, je dirai qu’elle est quotidienne, mais reste virtuelle dans le sens où je porte un regard de plasticienne sur tout ce qui m’entoure et, de ces « émotions », j’imagine des propositions qui relèveraient davantage d’installations. »
Si j’ai appris à dessiner et comment…
Pour autant que je me souvienne, dans mon enfance, je dessinais par plaisir ; aucun contexte familial ne m’y prédisposait. Au CM2, l’institutrice me faisait des « commandes » de dessins pour une école jumelée avec la nôtre ; la production était intense (au crayon et à l’encre de Chine) : je crois que c’est là que j’ai appris à dessiner, sous le regard confiant mais critique de cette personne exigeante (qui ne me donnait pas de conseils techniques mais me faisait mesurer les écarts entre l’image et ma reproduction – car j’avais à dessiner tout ou partie d’une photo, d’un dessin…).
Au collège, des professeurs de dessin, je ne garde que peu de souvenirs, si ce n’est que l’un d’eux m’avait fait découvrir qu’il existait le fusain, la mine de plomb… J’habitais alors une petite ville de province, ces produits y étaient introuvables, ils ont aiguisé ma curiosité.
C’est donc accompagnée des remarques de mon entourage, au travers de petites découvertes ou au hasard d’informations et de conseils que je progressai. Cependant, de mes années de collège, je garde le souvenir amusé d’un professeur de sciences naturelles et de musique qui, profitant de cette heure nous imposait de dessiner (certes, sur fond musical) le crâne de vache étudié en « sciences nat. » ou la « chose dans le formol » : je crois que j’étais la seule à adorer ce cours et je me donnais beaucoup de mal à tenter de rendre le volume par les gris. Qu’importait donc le flacon, pourvu qu’il y eût l’ivresse !
Je ne suis pas certaine d’avoir mesuré, à cette époque, ce que chaque référence pouvait m’apporter dans mon apprentissage du dessin, d’autant plus que je n’ai aucun souvenir d’une quelconque référence convoquée à l’occasion d’un travail.
Si mes premières références datent de cette période, c’est grâce à un livre qui m’avait été offert et que j’ai conservé : La Peinture dans le monde, de la préhistoire à nos jours, de Janson (Gallimard, 1968). Malgré son titre, cet ouvrage reproduisait plusieurs dessins et gravures. J’avais un petit faible pour Honoré Daumier, Albrecht Dürer et Léonard de Vinci. De Vinci (Enfant dans le sein maternel et Croquis pour la Bataille d’Anghiari), j’aimais le geste, le fait que chaque croquis, chaque élément est en soi unique et participe à un tout. Chez Dürer, j’étais fascinée par tous les détails dans l’eau-forte Le Chevalier, la Mort et le Diable ; je m’en inspirais pour mes dessins à l’encre. Enfin Daumier (Le Compartiment de 3e classe), pour sa force expressive.
Le livre fréquemment ouvert à ces pages en a d’ailleurs gardé la mémoire ; cependant, il était inconcevable que je puisse même envisager de recopier l’une ou l’autre reproduction.
En le feuilletant aujourd’hui, je redécouvre que la période couverte par l’ouvrage s’arrêtait à Jackson Pollock. Nombre de reproductions étaient en noir et blanc et bien entendu de petit format ; il est intéressant de constater que vues sous cet angle, certaines œuvres apparaissent plus graphiques que picturales…
Ensuite, j’ai suivi l’option arts au lycée, puis la fac où fatalement, j’ai eu droit à des séances de dessin, mais pas vraiment « académiques ».
Une fois au lycée, en ville, je pouvais à loisir fréquenter les musées et le « cabinet des estampes » (qui présentait régulièrement une partie de ses collections), situé à proximité du lycée et que j’annexais comme salle d’étude...
Un soir par semaine, j’allais faire du croquis de nu proposé par une association de quartier ; il n’y avait pas de professeur (chacun en fonction du nombre de participants rémunérait le modèle), mais des étudiants et des artistes : j’observais leurs attitudes, leurs gestes, comment ils employaient ou détournaient certains outils, les résultats… et tentais de faire au mieux, en glanant au passage quelques conseils
En général, je crois que ce qui m’a permis d’apprendre à dessiner, ce sont les contraintes que je me fixais : par exemple, comment saisir le mouvement en dessinant un pigeon ou encore comment représenter un feuillage sans dessiner les feuilles, comment la structure fait émerger la forme… C’était des objectifs qui relevaient d’une motivation personnelle et non d’un apprentissage imposé.
Avec du recul et à l’occasion de la rédaction de ce témoignage, je me rends compte à quel point l’image était déjà importante pour moi dans la compréhension des choses et que souvent aussi les petits croquis accompagnaient, appuyaient ce que je ne savais pas transmettre verbalement.
Le dessin dans mes cours d’arts plastiques
Faire un cours de dessin dans l’unique but de transmettre des savoir-faire ne me motive pas. Mais que pouvons-nous entendre du souhait de certains élèves espérant « apprendre à dessiner » durant leur cursus au collège ? En sortiront-ils forcément déçus ? Et ceux qui prétextent ne pas savoir dessiner se mettraient-ils d’office à l’écart ?
Ma pratique personnelle étant éclectique, j’ai beaucoup de difficultés à imposer une technique à mes élèves et, lorsque je le fais, je m’emploie, lors de l’évaluation, à mettre à jour l’hétérogénéité des réponses et ce qui en découle : c’est d’autant plus facile que je ne donne pas de « recettes ». Il y a des temps d’expérimentations, suivis de choix et ensuite réalisation par les élèves.
C’est ainsi que, dans le collège de banlieue (classes de 30 élèves, à l’extrême limite du classement ZEP) où je travaille, mes élèves (du moins ceux de 4e et de 3e) ont pris l’habitude de se servir, dans un cadre précis, des matériaux et médiums mis à leur disposition. Le reste du matériel est fourni sur la base d’un projet mis au point par l’élève ou le groupe sous la forme de croquis annotés. Cela engendre un peu de désordre, mais les élèves, tout en se faisant davantage plaisir, gagnent en autonomie et, à partir d’une même sollicitation, les techniques employées par les élèves peuvent grandement diverger 1.
En cours, le croquis est utilisé bien sûr, comme annotation lorsque nous voyons ensemble quelques références en bilan de séquence et pour certains, cela devient un geste naturel. C’est un outil, au même titre que l’écrit.
À la question « De l’intérêt d’apprendre à dessiner ? », je répondrai d’abord par cette citation de Fernand Jacquet qui conclut la définition « dessin » in Vocabulaire d’esthétique de E. Souriau (PUF, p. 567) : « […] Le dessin se vit comme un art de notation qui arrache le public à son enfermement dans le quotidien convenu socio-économique, tandis que le dessin – dessein – annonce un projet, une transformation de ce qui est visible jusque-là. Toutefois, ces deux espèces se distinguent mal : ici et là, règne la spontanéité, même si l’artiste a dû exercer préalablement son habileté de praticien et son acuité visuelle devant la nature ou les œuvres d’art antérieures. On peut donc parler, à bon droit, d’UN art du dessin, domaine du geste spontané et de la formation de la vue, art dont l’impact esthétique se révèle spécifique. »
Dans le cadre d’une classe, il n’y a pas qu’un apprentissage, mais des apprentissages ; à savoir que les réactions à un même stimuli seront différentes, qu’il suffira pour un élève de regarder et d’en parler pour comprendre (notre rôle dans la formation du regard est bien sûr primordial), tandis qu’un autre aura besoin de passer par l’exercice…
À mon sens, ce qui permet d’apprendre, ce n’est pas forcément l’exercice mécanique (type ABC du dessin), mais la prise de conscience, la prise de recul sur une production (la sienne, celle des autres, une œuvre). C’est donc dans cette articulation étroite entre le désir (pour nous, créer ce désir chez le jeune), le plaisir de faire (et éventuellement acquérir une certaine habileté), la formation du regard et du jugement que naît l’apprentissage.
Que dire alors sur l’intérêt d’apprendre à dessiner ?
Si le dessin est au service de l’inconscient (dessin automatique…), du sensoriel (dessiner dans le sable…), peut-on penser un apprentissage ? Il est juste un révélateur.
Si le dessin sert à représenter, mieux vaut apprendre à bien regarder, à discerner.
Si le dessin est un langage, il faut en apprendre les codes.
Si apprendre à dessiner revient à faire répéter des procédés, mieux vaut y renoncer.
Annick Sary
Mél AnnickSARY@aol.com
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