 Georges Seurat, « La Voilette », non daté, musée du Louvre – Département des arts graphiques.
© RMN |
Ce petit dessin de 24,4 x 31,5 cm appartient au fonds du Musée d’Orsay. Ni daté ni signé, il a vraisemblablement été exécuté en 1883 par « un jeune homme fou de dessin », selon les dires de son ami Gustave Khan. Georges Seurat a 24 ans.
Pour cette œuvre presque abstraite, il utilise un crayon Conté très noir qu’il frotte sur une feuille de papier Ingres blanc (on en remarque la verticalité du tramage). Les différentes valeurs de gris sont obtenues optiquement : les passages de crayon noir obturent plus ou moins le fond de grains blancs.
Ce n’est pas un croquis rapide, mais un dessin réfléchi, autonome, soigneusement composé. Comme dans les clairs-obscurs les plus classiques, Seurat rapproche deux taches de valeurs opposées, l’une très claire, l’autre très sombre. Elles sont séparées ici par une horizontale soulignée de la seule ligne incisive du dessin. L’auteur nous propose d’aller d’une tache à l’autre par un chemin différent du plus court. Nous pourrons longer les écrans des plus forts contrastes, emprunter les passages entre valeurs égales ou progressives.
Ces lectures épousent la vision d’une silhouette féminine, un buste et une tête de profil. L’horizontale centrale est le bas de la voilette – titre du dessin – qui noie dans l’ombre le point noir de l’œil et dévoile la joue offerte à la lumière.
On présuppose la main inclinée de Seurat. Elle guide en délicatesse la mine qui dépose le noir sur les reliefs du papier, qui se fait légère pour le fond et le cou, qui s’écrase et noircit la coiffure et la taille en laissant serpenter un passage baroque de l’une à l’autre. Le crayon en suspension n’inscrit ni l’aile du nez ni la bouche mais dépose un peu de poudre.
Le cou qui se coule dans le fond, l’inclinaison générale de ce fragment de corps saisi entre une raideur hiératique et la souplesse des rondeurs, les coups de crayon furtifs dans le bas du dessin évoquent le glissement d’une barque, le déplacement latéral d’un être qui passe. Point de sujet idéalisé, une promeneuse, rencontrée, regardée, vision élaborée sur un morceau de papier avant d’aller rejoindre La Grande Jatte. On est loin des académies aux jambes fichées dans les parquets des ateliers.
Le caractère mystérieux de ce Seurat ne vient pas de l’indéfinition de l’être mais de la présence de ce dessin d’une sobriété luxueuse.
Odile Mary
|
|

|
© SCÉRÉN - CNDP Créé en février 2004
- Tous droits réservés. Limitation à l'usage
non commercial, privé ou scolaire.
|
|