 Rebecca Horn, « Artaud’s train », 1991.
© ADAGP Paris 2003 |
Il fallait un dessin de femme. Ce sera Artaud’s train, 1991, de Rebecca Horn. Sur un papier de 100 x 70 cm, entaché, maculé, un dessin fougueux, écho de ceux d’Artaud, est jeté à l’acrylique, à la mine de plomb, au crayon de couleur.
Sur ce fond perturbé, avec beaucoup de légèreté, les mines grises et roses tracent des lignes de construction fictives, pas tout à fait verticales, pas tout à fait horizontales. Une oblique déstabilise un peu plus cette orthogonalité relative. Mais la mine de plomb commence à s’acharner et dépose quelques fausses lignes d’horizon. Deux courbes se croisent par accident. Le dessin respire, reprend son souffle et l’acrylique carmin entre en scène, partageant le rectangle. Non, ce n’est pas le rabattement de la largeur sur la longueur. Il trace une double ligne de rails. Le train d’Artaud peut foncer à grande vitesse. Cela dégouline un peu. Un réseau ensanglanté, un écheveau rouge se délite vers le bas de la feuille. La main balafre, entre maîtrise et abandon, sans se relever. Les pleins et les déliés sur ces formes sismiques font penser à certains dessins d’André Masson. Ensuite la main inscrit le rouge vermillon dans des accents isolés, ponctuels, qui tentent de s’accrocher à ce semblant de structure. Un pinceau noir, furtif et douloureux, cloisonne brutalement le train. Pendant quelques instants au-dessus de ce bolide trop rapide, un visage fantomatique largement gribouillé se devine, mais on se dit que ce n’est pas possible. Tout en bas, un mot illisible est rayé ; le titre et la signature se devinent et la date, décembre 1990, pose problème.
Ce dessin est un déséquilibre furieusement affirmé. Les directions sont précises mais constamment mises en doute. Comme dans l’installation Les Amants, de la même année, il y a la même dualité déstabilisante. D’un côté, la fiabilité rassurante et prévisible de la machine, de l’autre, les jets d’encre imprévisibles qu’elle provoque.
La pratique graphique exhibe ici une formidable volonté de s’abandonner dans des traces les plus économes possibles, à la limite de l’évanouissement. Pourtant ces rouges précis, ces gestes méticuleux, ont montré l’évidence de leur effectuation impérative.
Odile Mary.
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