 Gérard Titus-Carmel, « The Pocket Size Tlingit Coffin », 1975-1976, MNAM.
© ADAGP Paris 2003 |
Cela fait partie de la collection du musée national d’Art moderne de Paris. Ce n’est vraiment pas grand mais travaillé sur trois petites feuilles fines (29,2 x 37,2 cm). Ce n’est pas coloré mais parcouru de valeurs grises avec la brillance de la mine de plomb, la matité du fusain et l’estompe provoquée par l’éminence hypothénar1 de la main au contact du dessin.
Les traces que Gérard Titus-Carmel a laissées sur le papier nous permettent de percevoir, devant un drôle de petit objet, l’ambition de sa pratique. Sa figuration affirme une présence et une incomplétude.
Nous ne sommes pas dans la reconnaissance d’un réel connu. Ce n’est ni un schéma explicatif ni un projet d’installation, encore moins un croquis préparatoire pour une nature morte. Quoique…
Nous avons besoin de lire le titre manuscrit : The Pocket Size Tlingit Coffin. Pourquoi de l’anglais ? Gérard Titus-Carmel est un artiste français, né en 1942. Un tampon encré nous donne la date du dessin : le 24 juillet 1975. C’est le huitième cercueil d’une série. « On parlera autant de cercueil que de l’amulette, du catafalque que du hochet », dit l’auteur l’année suivante (Titus-Carmel dans La Suite Narwa. Derrière le miroir. Maeght éditeur, 1978).
En fait, ce qui est représenté nous indiffère. C’est l’exercice paradoxal qui nous intéresse ainsi que son caractère sériel. Les notations sont suffisamment habiles pour rendre des choses tangibles comme les arêtes de ce parallélépipède, comme la souplesse des ficelles. L’inachèvement de ce réalisme maîtrisé est remarquable. Un système de hachures fines et croisées insiste sur un détail, souligne un coin de la boîte, celui qui se trouve au premier plan dans la mise en perspective. Ce ne sont pas des ombres mais une altération de la construction générale. Les effacements côtoient des détails fouillés, ceux des fourrures, par exemple, au fond du cercueil.
Le dessin est tour de force, tour de magie. Apparitions et disparitions se succèdent. Les différents traitements graphiques de cet objet que l’artiste a préalablement et méticuleusement confectionné montrent que ce qui est le plus important dans tout cela, c’est l’envie de dessiner, l’usure de cette envie.
Ce petit cercueil emprunte son nom à un peuple d’Indiens d’Amérique. Il est support de projections multiples. Qu’importe cet objet fétiche, qu’importe cette fausse pratique d’ethnologue, ce qui est en jeu, c’est l’héritage d’un métier, d’un savoir-faire. La jubilation pour utiliser les techniques traditionnelles du dessin enseignées dans les classes est visible : les outils sont adaptés, les modelés maîtrisés, la mise en place des lignes de construction efficace, les proportions respectées, les effacements volontaires, les valeurs subtilement dégradées, la mise en page traditionnelle… C’est un dessin sur modèle. D’accord, ce n’est pas un « plâtre imposé » mais c’est son petit jouet.
Le temps d’élaboration, sa répétition dans la série, la réalité de l’effectuation sont plus importants que la représentation. Est-ce l’ennui, est-ce l’insatisfaction qui permet au dessinateur d’abandonner un dessin pour avoir le plaisir d’en recommencer un autre ?
« N’accorder le moindre crédit à ce qui s’exhibe. À l’opposé, goûter les délices déplacées de la peinture, de la poésie et de la musique qui ont l’élégance d’aller se faire voir (et entendre) ailleurs ; dans un décalage, avec un perpétuel différé. » (Propos de l’artiste cité par Pascale Le Threl-Davit, Petit Dictionnaire des artistes contemporains, édité par Bordas, Paris 1996.)
Odile Mary.
1. L’éminence hypothénar est la partie de la main qui s’appuie généralement sur la feuille lorsqu’on dessine en tenant le crayon entre le pouce et l’index + le majeur. Si l’on n’a pas pris la précaution d’interposer un écran de papier ou une barre rigide pour éviter l’action mécanique de la main sur la partie de dessin, l’éminence hypothénar fait une remarquable estompe (plus ou moins volontaire) [on peut aussi volontairement estomper avec le doigt, avec toute la main ou l’avant-bras nu ou habillé…].
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