Lorsque la place des éléments est déterminée dans un espace, il faut encore en penser la taille. Quelle surface chacun va-t-il occuper ? Quel rapport ces éléments auront-ils entre eux du fait de leur taille ? Faut-il grossir celui-là, réduire celui-ci, amener les deux à une égale importance, différencier radicalement leurs tailles ? Claes Oldenburg n’a pas manqué de se demander jusqu’où il fallait agrandir sa Trowel pour que le grossissement d’échelle produise cet effet spectaculaire.
 Claes Oldenburg, Trowel, Scale B, 1971, 1 220 cm de hauteur.
© Claes Oldenburg |
Cette Truelle d’Oldenburg a peu de traits communs avec la truelle du maçon, elle en a beaucoup plus avec une pelle à tarte, au point qu’elle ne s’inscrit pas seulement dans un espace de promenade boisé pour se situer à l’échelle des arbres mais bien dans un espace culturel. Le sucre tient une place considérable dans une société de consommation américaine où l’obésité de nombreuses personnes et leur fringale de pâtisseries s’affichent sans complexes.
En pensant la taille comme en pensant toute autre variable, il faut se familiariser avec cette « idée-outil » qu’un dessin de premier jet peut être modifié. En fait, chaque moment peut être intéressant d’un certain point de vue et mériter d’être conservé. Changer ne signifie pas nécessairement détruire, bien au contraire. Il est plus avantageux de conserver la suite des idées en accordant à chacune un support différent que de tout mélanger sur un même dessin en sautant d’une idée à l’autre dans un coq-à-l’âne impossible à suivre. À moins que l’idée soit de jouer plastiquement de l’incohérence, de l’effacement ou de la superposition, du recouvrement, de la destruction. Le plus souvent, en cours de production, des idées peuvent abonder : il vaut mieux les noter sur des fiches, des feuilles, des toiles… différentes. La Truelle pourrait avoir un impact équivalent avec une taille minuscule et une énorme mise en évidence (« mettre en évidence », en retrouvant la racine du mot, peut s’obtenir « en faisant le vide autour ») : pourquoi pas une pelle à gâteau de 1 cm, en métal très précieux, mise en scène seule et remarquablement bien éclairée au milieu de la vitrine d’un grand bijoutier ? Une idée équivalente quant à son impact serait de faire apparaître la même Truelle simultanément sur tous les supports publicitaires habituels… « Penser », c’est aussi « peser », « évaluer », « changer de point de vue », ou ici changer de taille.
Traditionnellement, l’agrandissement (ou la réduction) d’un dessin était assez fidèlement traité à l’aide d’une mise aux carreaux dont la taille était proportionnellement ajustée entre l’image de départ et la surface d’arrivée. La même technique très simple permet aussi de traiter des déformations perspectives ou, avec un carroyage approprié, des anamorphoses complexes.
 Dessin « aux carreaux » |
Des effets secondaires apparaissent avec ce procédé : si la forme agrandie est tracée en conservant le même crayon qui avait permis de la dessiner en petit, le dessin en devient d’autant plus fin, l’inverse se produisant pour la réduction. On peut penser et choisir la taille de la trace.
Aujourd’hui où les moyens d’agrandir ou de réduire sont très accessibles, il est facile de rendre sensible l’intérêt d’un changement de taille. Au collège ou au lycée, un dessin sur calque de 24 x 36 mm placé dans une monture de diapositive et projeté sur deux mètres de large, cela « ouvre les yeux », cela « montre », cela « monstre », l’idée de « monstre » est précisément liée à cette variation de taille vers « l’énorme », « l’en dehors des normes » qui rend (trop) visible donc « monstrueux ». En sachant comment le faire, on a le choix des limites dans l’exagération comme dans la discrétion : on peut le penser et décider. D’autres moyens pourraient être le dessin sur film transparent avec un rétroprojecteur, le recours aux outils numériques. On peut aussi travailler à la loupe, réduire ou agrandir en photographiant, suivre les avatars du trait dans une série d’agrandissements à la photocopieuse lorsque celle-ci permet de varier la taille des reproductions…
Agrandir pour rendre visible et même davantage…
C’est une expérience fondamentale de pouvoir observer son travail à des échelles différentes.
Responsable des essais de matières dans une usine de papiers peints, Jean-Claude Pommery utilisait ses loisirs à produire furieusement des mélanges aléatoires pour obtenir des effets insolites. Son enthousiasme pour certaines trouvailles ne suffisait pas à produire autre chose que des résultats confidentiels en raison de leur taille. Après notre rencontre et des macrophotographies recadrées sur ce qui lui importait vraiment, sa vie a changé et il a d’un coup eu le sentiment de vivre une véritable mue. « Mue » est le titre générique qu’il a donné à ses productions depuis l’an 2000, des productions qui répondent d’abord à son « mais comment je peux faire cela en plus grand ? ». Cette question a été l’instrument décisif d’affirmations magistrales. Ici le « dessin » des craquelures n’est pas tracé par la main mais provoqué par un dispositif mis en place « à dessein » après des essais systématiques jusqu’à obtenir la maîtrise des phénomènes obtenus en ordonnant des couches superposées aux résistances mécaniques différentes. Les cinq cadres ci-dessous ont une cinquantaine de centimètres de haut. Ils font partie de cette approche systématique qui a permis à Jean-Claude Pommery de dessiner en définissant la taille de la craquelure et sa forme. Le sixième cadre, carré, compose un agrandissement magistral de l’ouverture.
 Jean-Claude Pommery, Mues, 2001, cinq études parmi une cinquantaine. |
 Jean-Claude Pommery, Mue, 2001. |
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