L’endroit
   
« Les lieux réels m’intéressent pour leurs qualités plastiques, leurs formes, leurs couleurs, leurs espaces, mais aussi pour tout ce qu’ils portent en eux d’invisible. »
Ernest Pignon-Ernest (dans Le Thorel-Daviot, Petit dictionnaire des artistes contemporains, 1996, Bordas)

Ernest Pignon-Ernest est né à Nice en 1942. Le 8 avril 1988, en compagnie de son ami italien Pasquale Capano, il accroche un dessin sur le mur d’une maison de Naples.

Photo publiée par la revue Eighty, n° 27, mars-avril 1989, p. 29, avec la référence « Intervention – Images – « Naples » – Pâques 1988 ».
© Eighty

En haut d’une échelle, muni d’un balai trempé dans la colle, l’artiste a quelques difficultés à faire adhérer son travail sur le crépi. Son ami, depuis le sol, admire le dessin à la pierre noire.

Le papier est vulnérable mais le projet est grave. L’artiste grimpe le long d’une échelle mais son ange semble chuter, précédé par son ombre portée le long du mur. Le papier se déchire mais le plasticien ne renonce pas à son intervention. Ceci n’est pas une sérigraphie mais un dessin original, une pièce unique, collée, pendant la semaine sainte, dans la ville mythique. Le cutter n’a pas découpé le contour du corps du personnage car cela ferait opération illusionniste : « Il ne faut pas que ça ait l’air d’un dessin accroché dans la rue. » Le papier journal a été coupé largement et les aléas du collage, les accidents des moulures, des pierres, des reliefs, vont le déchirer. « J’adapterai, je déchirerai sur place », a précisé précédemment Ernest Pignon-Ernest. La précarité du support est affirmée mais c’est surtout le rôle fondateur du mur qui est l’outil principal. L’élaboration du dessin est diurne et parisienne, le collage, nocturne et napolitain. Le choix de ce mur-là est préalablement conçu, pensé.

Dans la vidéo Naples revisitée par Ernest Pignon-Ernest 1, un dialogue entre l’artiste et son ami italien confirme l’importance de l’ENDROIT, le lieu du dessin :
« – Ils sont pour toi les murs, là.
– C’est moi qui les choisis.
– Hé, hé ! Pour moi, c’est les personnes qui les ont construits pour toi, pour permettre ton travail.
– C’est un peu vrai, j’ai l’impression que Naples, c’est fait pour moi. C’est vrai, cela correspond tellement à ce que je veux faire. Pour moi, la différence de mon travail avec la peinture, c’est que la proposition plastique que je fais, au fond, ne passe pas uniquement par mes dessins… et que mes dessins ne sont qu’un petit tiers de mon travail plastique. Les autres matériaux que je vais utiliser, C’EST L’ENDROIT OÙ JE VAIS INTERVENIR, c’est la couleur du mur, la façon dont les gens vont marcher et les découvrir. Le travail plastique est une prise en compte de tout cela.
– Ça va être très beau. [Ernest Pignon-Ernest est descendu de son échelle.] C’est la même couleur que…
– Ce n’est pas un hasard. Je l’ai choisi vraiment exprès ce mur. Cela fait un an que j’ai décidé que je mettrai cette image là, à cause du mur et du jaune… C’est presque pareil… Dans quelques jours, le papier sera pareil. »

Le dessin n’existe que s’il est regardé. La trace est anonyme mais repérable. Sa vie dépend de l’endroit où le regard le percevra. L’outil n’est-il pas ce qui s’avère indispensable à l’exécution du projet de l’artiste ?



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