Une fable grecque attribue l’invention du dessin à une jeune fille qui circonscrit l’ombre d’un éphèbe sur un mur. Devant une peinture d’Eugène Leroy (peintre français, 1910-2000), nous cherchons, dans la peinture, à circonscrire l’absence d’un dessin.
Pourquoi parler des outils du dessin devant Le Portrait de Leroy, peint en 1962 sur une toile de taille modeste, 100 x 85 cm, achetée en 1988 par le musée d’Art moderne de la ville de Paris.
 Eugène Leroy, Le Portrait, 1962, 100 x 85 cm, Musée d’Art moderne de la ville de Paris
© Adagp |
La trace ou le graphe relèverait du dessin, le recouvrement partiel ou total relèverait de la peinture. Sur une surface quelconque, si le passage même d’un balai était repérable, nous serions dans le dessin. Si le pigment s’étalait ou s’il y avait saturation du support par des graphes de balai, nous serions dans la peinture. Les tentatives d’énonciation de deux pratiques rassurent un bref instant mais elles sont peu crédibles. Ces critères quantitatifs sont peu satisfaisants.
Wilhelm de Kooning disait : « Je dessine en peignant et je ne sais pas la différence entre peindre et dessiner… D’ailleurs savez-vous que Chaïm Soutine, que j’admire, n’a jamais fait un dessin et Le Greco non plus. Ils dessinaient avec le pinceau dans la peinture. »
Devant Le Portrait ou plutôt La Tête, comme aimait à le préciser Leroy, notre œil fouille dans la peinture. Nous sommes invités, comme devant un tableau trop verni, à nous déplacer pour mieux voir, à faire des ALLER-RETOUR à la recherche d’une figure dans cette matière picturale étonnamment épaisse.
Lorsque Leroy dessinait un motif sur une toile, il pouvait travailler pendant dix ans. Par recouvrements successifs « en commençant par les bords », il échappait au motif pour créer une absence de peinture, « pour que la peinture soit totalement elle-même » (1979) 1. On comprend pourquoi Georg Baselitz est l’un de ses plus fervents collectionneurs.
Devant Le Portrait, nous cherchons le dessin d’une figure qui se laisse deviner mais qui échappe. Toutes ces gouttelettes, toutes ces touches, toute cette croûte inégale : un palimpseste d’un dessin perdu. Le travail pictural affiche l’impossible quête, sans cesse réactivée, de la peinture.
Notre ALLER-RETOUR à la recherche d’un dessin du sujet est à refaire. La peinture n’est pas résultante, elle est en train de s’élaborer. Le sujet est aussi fugace qu’une ombre qui nous a permis d’affirmer une présence.
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