« Pas un jour sans une ligne… Apprenez à dessiner et vous aurez votre pensée au bout de votre crayon. »
Eugène Delacroix (Journal)
Valerio Adami est né en 1935 à Bologne, Italie. Il vit et travaille à Paris et en Italie. Le dessin est l’élément fondateur de sa pratique picturale. Pour exécuter Il Pittore, la memoria che insegna, quels outils a-t-il sollicités ?
 Valerio Adami, Il Pittore, la memoria che insegna, 2003, acrylique sur toile, 198 x 147 cm
© Adami - Photo B. Huet |
Photo publiée en quatrième de couverture du n° 306 (novembre 2004) d’Artpress, pour une publicité de la galerie Daniel-Templon (exposition Valerio Adami, Préludes et Après-ludes, 28 octobre-31 décembre 2004, Paris) (www.danieltemplon.com/) |
Sur cette peinture on retrouve l’écriture d’Adami, spécifique depuis le milieu des années 1960 : des aplats d’acrylique impeccablement nappés sont délimités par un graphisme noir épais, net et délié.
L’atelier d’Adami est riche d’images. Il utilise le calque pour prélever par le dessin des informations facilement identifiables. Il dit que la gomme travaille plus que le crayon pendant ce premier temps d’élaboration. En effet, les calques, les dessins glissent, se superposent et Adami compose un réseau graphique où chaque fragment du réel est reconnaissable malgré son incomplétude savante. Deux gants de boxe sont pendus aux épaules du dessinateur, du peintre. La courbe externe du gant central se poursuit pour télescoper la ligne supérieure du sommier du lit de l’artiste vraisemblablement placé derrière, à l’arrière-plan. Les œillets des chaussures élégantes, l’eau qui s’écoule du réfrigérateur, le papier froissé sur l’oreiller… chaque détail est aisément identifiable mais clairement incomplet. Toutes ces notations sont sélectives et d’une parfaite justesse.
La mise en œuvre de la peinture est révélatrice. Adami fait un cliché photographique du résultat de son premier travail sur calques qui sera agrandi par projection sur la toile. Avec un pinceau fin, il trace la composition de ces traits qui ne sont pas seulement les contours des éléments figurés. Le pinceau inscrit les associations, les ruptures, les passages. Ce graphisme noir est ici ouvert, au sens où il ne cerne pas la surface des plans d’un objet, il continue son chemin sur les plans contigus d’un objet voisin, il contribue fortement au décor des nombreux aplats. Avec des brosses plus larges, la couleur est étalée, affirmant les associations et les ruptures ; les couches successives d’acrylique renforcent la couleur et rendent les aplats parfaitement lisses et homogènes. Adami utilise une petite poire à eau pour fluidifier la peinture avec laquelle il dessine des hachures fines et nettes pour modeler certains volumes. Un pinceau lui permet de « recharger » la ligne noire initiale (sur telle autre œuvre, les textes éventuels), sa signature.
Il Pittore, le peintre ici figuré ne peint pas. Dans sa main droite on repère un outil pour écrire, pour tracer mais on s’interroge sur ce que tient sa main gauche : livre ou carnet de dessin ? Dans l’autoportrait de Poussin, 1649-1650, qui est au Louvre, le peintre tient fermement son carnet de dessin, indiquant l’importance de cette pratique pour son art. Pourquoi Poussin a-t-il logé une figure féminine souriante, ravie d’être prise dans des bras qui se tendent ? Les exégètes s’interrogent sur cette présence, sur l’œil qui en orne le diadème. Est-ce la fantaisie ? l’invention ? l’antiquité ?
 Nicolas Poussin : Autoportrait, 1649-1650, Paris, Musée du Louvre
© Diffusion RNM |
Adami, quant à lui, a dessiné une forme ovoïde au-dessus du crâne du peintre et dans laquelle on croit reconnaître le visage et la main d’une femme. Le titre du tableau nous incite à y voir une représentation de la mémoire qui aide à penser, qui soutient dans l’exercice graphique. Le même bleu clair s’étale sur cette figure féminine, sur sa main rassurante, sur le crâne, sur les yeux du peintre et aussi sur le livre carnet, sur la feuille froissée. C’est encore le même bleu qui s’écoule du réfrigérateur entr’ouvert, qui repère le téléphone portable, la petite peluche suspendue, les ampoules électriques.
Une vidéo me rassure dans cette tentative d’interprétation :
« Le dessin, oui, le dessin, le dessin, comme Ingres pouvait dire, est la probité de l’art. Je pense que le dessin est certainement la manière par laquelle j’arrive à penser. Le dessin, c’est ce passage entre le désordre et l’ordre. Mais cet ordre, ce n’est pas un ordre abstrait. C’est l’ordre qui peut t’aider à donner des réponses au désordre. C’est même, je dirais, la conscience nécessaire pour rentrer dans l’inconscient. Un dessin, c’est quelque chose qui commence dans ta tête, dans ta mémoire, dans une mémoire qui n’est pas la tienne, qui est beaucoup plus ancienne, qui est la mémoire de notre vie, passe par le cœur, puis le bras, puis par la main, par le crayon et qui se dépose sur le papier… La première chose qui se dépose est un point puis… tu bouges et il devient une ligne et cette ligne devient l’horizon, le matelas sur lequel on s’est couché, devient donc une représentation… Le dessin fait son chemin à l’envers, il revient par le crayon, par ta main, par ton bras, par ton cœur, par ta MÉMOIRE et donc il y a dans le dessin cette extraordinaire dialectique qui est la dialectique de la créativité même, si vous voulez, d’une pensée créatrice… »
À consulter
Découvre les couleurs avec Adami, Paris, Éditions du Chêne/Hachette Livre, 1995. Préface de Daniel Lagoutte, inspecteur d’académie.
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