L'aventure
   
« La ressemblance n’est pas celle de la réalité mais de l’idée qui en découle. »
Nicolas Poussin (Correspondance)

Ellsworth Kelly, Plante tropicale, 1981, plume et encre sur papier, 61 x 45,7 cm
© KellyMoore

Ce dessin à la plume et encre de Chine est reproduit à la page 63 du catalogue Matisse-Kelly, dessins de plantes, Paris, 2002, Gallimard/Centre Georges-Pompidou


Né en 1923, l’artiste américain Ellsworth Kelly est connu pour son abstraction radicale. Parallèlement à cette production de toile (shaped canvas), depuis 1949, ce peintre dessine toutes sortes de végétaux sur des carnets plus ou moins grands.

Lors d’une exposition du cabinet graphique du musée national d’Art moderne, en avril 2002, se côtoyaient fleurs et feuilles de Matisse et différentes plantes de Kelly ; Plante tropicale, 1981, faisait partie de cette confrontation lumineuse.

Sur une feuille blanche, comme une « belle » de feu d’artifice chute dans le ciel, Plante tropicale s’inscrit sur une diagonale souple. Une tige courbe démarre tout près du coin en haut et à droite pour s’épanouir en huit feuilles d’une étonnante délicatesse.

Ce dessin à la plume d’après nature n’est pas botanique. Il a une ambition objective. La pratique de Kelly est naturelle et indispensable. L’observation concentrée qu’a requise ce dessin est perceptible. La sobriété des moyens et des opérations plastiques mis en œuvre montre l’envie de la ligne, l’imperturbable volonté.

L’univers formel de ce morceau de plante, de ce végétal, sans racine et sans réceptacle, est structuré et diversifié. L’ensemble des feuilles s’accroche avec une logique formelle sur la tige. Chaque feuille a son autonomie, son « traitement ». Elle donne à voir l’élaboration de son propre tracé dans un jeu de subtiles différences avec les autres. Le dessin linéaire de chaque extrémité de feuille, par exemple, montre qu’il s’agit d’une création et non d’une illustration.

L’opération graphique noire et la planéité du support blanc sont plus remarquables que le sujet de la représentation : pas de trompe-l’œil, le trait en dit juste ce qu’il veut bien en dire. Tous les détails qui pourraient faire « plus » plante, comme les nervures ou les ombres, sont absents. Seul le contour sobre et fluide permet de faire comprendre l’orientation, l’épaisseur, les dessus, les dessous…

Cette observation rapide mais d’une étonnante efficacité autorise cette exactitude non pas du détail mais de la présence. Il n’y a ni modification ni ajout ni déformation ni approximation de la chose vue, mais l’envie de s’inscrire encore et encore.

Dans un entretien 1 le peintre parle ainsi de ses dessins : « Ils sont le résultat d’une observation impersonnelle de la forme. […] Ma première leçon fut de voir objectivement, d’effacer toute signification de la chose vue. Alors seulement peut-on comprendre et sentir sa signification véritable. »

Ce qui est dessiné, c’est ce que le regard dessine, ce qu’il désire faire avec ce trait qui coupe, qui s’interrompt, qui rejoint, en magnifiant les vides. Les feuilles de Kelly sur la feuille de papier montrent un équilibre précieux entre l’acuité de la concentration, de l’observation et l’aventure de la ligne. La trace est d’une grande liberté d’invention aussi ouverte que l’observation est respectueuse de ce qui est sous le regard.

Dans un entretien de 1991 avec Paul Taylor 2 l’artiste dit : « Depuis l’enfance on est habitué à voir et à penser en même temps. Mais je crois que lorsqu’on cesse de penser et qu’on regarde simplement les choses avec ses yeux, au bout du compte, on devient abstrait. »

S’AVENTURER dans un dessin, c’est arriver à saisir combien la perception d’un motif ne nous engage pas dans une recherche identitaire mais dans une création. Cela est possible, selon Matisse, « quand on ne comprend plus rien à ce que l’on fait et qu’il reste en nous une énergie d’autant plus forte qu’elle est contrariée, compressée, compressée 3. »




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