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« La pointe du pinceau :
un scalpel qui instille la vie »
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« J’essaie de peindre. J’essaie de faire le portrait de la peinture. »
Jean Olivier Hucleux
 Autoportrait n° 1, 1985, mine de plomb sur papier, 107 x 71 cm (détail 36 cm) |
Rencontres avec Jean Olivier Hucleux
Daniel Mary 1
« Dessin », « peinture », la distinction n’est pas si simple. En dépit des classifications affirmées par les uns ou les autres, « peinture » prend, chez Jean Olivier Hucleux, une signification très particulière et des résonances fabuleuses : « 1/100 de millimètre qui n’est pas à sa place, c’est un tableau, ce n’est pas une peinture ! ». L’Autoportrait n° 1, tout « mine de plomb sur papier » qu’il soit, c’est une « peinture ».
Une « peinture » de Jean Olivier Hucleux a toujours des propriétés magiques. Elle est, par exemple, capable d’arrêter un élève en pleine course. Sans doute le musée national d’Art moderne de Paris n’est-il pas un lieu privilégié de compétitions sportives, c’est pourtant là que j’ai vu cet événement phénoménal devant Cimetière n° 6 2. Un élève et, aussitôt, toute la classe, n’en croyant pas leurs yeux, tous saisis d’un irrésistible besoin de toucher, osant dans le silence qui venait de s’installer : « C’est pas d’la photo ! » après un « Ho » interjectif aussi « soufflé » qu’eux.
La photographie est tellement omniprésente dans notre vie quotidienne que beaucoup peuvent presque légitimement s’étonner que quelque chose d’autre existe, comment imagineraient-ils qu’un peintre puisse aller largement au-delà ?
En 1989, devant le tribunal de grande instance de Paris, Jean Olivier Huckeux doit se défendre contre une accusation de fac-similé, de contrefaçon de photographie, à propos de ses Portraits de Samuel Beckett et de Joseph Beuys dessinés à la mine de plomb sur papier, en 1986 et 1987, d’après des photographies respectivement de Gisèle Freund et d’Alice Springs. S’il reconnaît l’erreur commise en omettant de demander l’autorisation des photographes, il refuse d’admettre l’accusation de « contrefacteur ». Il rend toujours hommage aux auteurs des photographies qu’il utilise, cite leurs noms sur le support des œuvres et dans les catalogues mais il soutient que son travail a d’autres objectifs que ceux des photographes. Jusqu’aux conclusions de la cour d’appel de Paris à la fin de janvier 1991, le débat agite le monde artistique. De nombreuses personnalités interviennent pour prendre sa défense, le président de la République française lui-même, François Mitterrand, dont il avait fait un portrait à l’huile sur bois (195 x 120 cm) en 1985 et 1986, et un dessin à la mine de plomb (224 x 152 cm) en 1988 et 1989.
« À notre époque on ne peut pas faire poser un personnage important pendant des heures. D’abord, je n’avais pas osé déranger le président François Mitterrand pour faire la photographie moi-même. J’avais demandé au photographe officiel de faire un cliché. La mise en scène, le choix du lieu, les éclairages étaient assurés par l’équipe des photographes professionnels et… il n’y avait « rien » sur l’image. J’ai dû faire des photos moi-même. C’est difficile d’obtenir quelque chose… tout est très fugitif… alors le moment intéressant… ».
La quête de Jean Olivier Hucleux ne s’arrête pas à la recherche d’une expression. Sa visée est terriblement ambitieuse qui va travailler et retravailler à la loupe jusqu’à la plus petite écaille de peau aussi longtemps qu’il n’a pas reconstitué le tissu vivant et la vie même de la personne. « Les outils, même s’il y a en ce moment un crayon que j’aimerais bien trouver, ce n’est pas un problème… Je m’accroche à la ligne, la ligne », répète-il en penchant la tête pour se rapprocher d’un point désigné par le bout de son doigt. Sur ces photos où « il n’y a rien du tout », il va VOIR UNE PISTE ENCORE INVISIBLE, « la ligne » autour de laquelle il organise des cellules lilliputiennes. C’est particulièrement flagrant dans la performance réalisée avec le Portrait des Ludwig.
 À gauche, la photographie du professeur Peter Ludwig utilisée pour le Portrait des Ludwig ; au centre, détail de la photographie agrandie à l’échelle du détail du Portrait, à droite. |
Ses préoccupations, sa pratique, son métier s’associent à un don de VOYANT qui va guider son travail, imposer des retouches autant de fois qu’il le faudra pour que l’assemblage tombe juste et recrée la texture la plus proche du modèle réel et pourtant absent. Jean Olivier Hucleux ne va pas hésiter à passer des mois, voire des années, à mettre à sa juste place chacun des milliers de points qu’il passe au crible de ses exigences. Et, ô miracle, la personne devient présente à travers son portrait.
« Donner une vie sans anecdote !… Chercher un regard qui se tait … ». Avec son calme qui donne toute sa plénitude au silence, les formulations de Jean Olivier Hucleux m’entraînent au cœur du film d’Alain Corneau, Tous les matins du monde 3, avec la même évidence de la difficulté à faire comprendre l’ineffable d’une pratique artistique, avec le même « silence de l’objet » qu’offre Le Dessert de Gaufrettes 4 de Baugin. Jean Olivier Hucleux écarte sans violence les préoccupations « anecdotiques » des auteurs de trompe-l’œil, évoque l’échappatoire de la non-figuration, revient à cette préoccupation fondamentale qui traverse toutes ses aventures de plasticien : « Ce qui fait la différence entre un tableau et une peinture ? ». « Pour moi, les peintres qui ont compris, ce sont les Van Eyck, Memling… Picasso aussi a tout compris de la peinture mais lui, je ne sais pas comment il fait… ». Il ressent une parenté forte entre sa démarche et celle des alchimistes dans la « transmutation », cette « situation fragile et dangereuse par laquelle on accède à un autre état ». Sa curiosité l’entraîne vers les images qui interrogent le microcosme, l’agrandissement qui mon(s)tre la poussière sur un œil de libellule, l’espace entre les particules que permettent de voir les microscopes contemporains et avec toute la malice de son regard, il demande : « Est-ce qu’on verrait la différence entre un fragment de “tableau” et un fragment de “peinture” ? ».
Tôt levé, tard couché et toujours au travail dans une quasi-solitude à peine interrompue par la soupe que lui apporte Jeanne, sa compagne et son ange gardien vigilant, Jean Olivier Hucleux est doué de capacités de patience et de concentration hors du commun.
Notre première rencontre a eu lieu dans un moment un peu particulier. Il a ouvert pour moi son atelier qu’il n’avait pas revu depuis plusieurs semaines.
 Dans l’atelier de Jean Olivier Hucleux
© Photo Daniel Mary |
De très beaux chevalets, un siège confortable, des projecteurs de diapositives sérieux, des appareils photos impressionnants, des plans verticaux de grande taille, un podium en polystyrène pour travailler à la bonne hauteur. Tout est là : ce qui est nécessaire et l’artiste lui-même. Si les outils ne manquent pas dans l’atelier, qui d’autre que lui parviendrait à les mettre en œuvre, qui oserait relever ses défis périlleux : « 1/100 de millimètre qui n’est pas à sa place, c’est un tableau, ce n’est plus une peinture ! » ? En fait, la réponse se trouve sur cette photographie et je n’en aurais rien su si nous ne nous étions pas revus. Nous avons à peine échangé quelques mots dans ce LIEU DE SILENCE (« le silence, c’est capital ! dans une peinture ») et DE REGARD. Jean Olivier Hucleux regardait ses travaux, plongé dans un long inventaire silencieux et intense de chaque chose. LE REGARD de Jean Olivier Hucleux, c’est l’outil le plus important. Cet atelier n’est pas le lieu de la parole. Rendu transparent par le respect du silence, j’étais moi-même accaparé par la présence, sur le chevalet central, de Jean Le Gac qui, presque aussi jeune que lorsque nous préparions le professorat de dessin, me fixait avec sa fierté habituelle. Au cours de notre troisième rencontre seulement, j’ai compris qu’au moment où je l’ai photographié, Jean Olivier Hucleux regardait, sur le chevalet de gauche, non pas une de ses propres œuvres : le portrait de son fils Jean-Louis, mais bien un Autoportrait par ce fils lui-même, une peinture qui reprend point par point toutes les exigences de son père.
À partir de 1987, alors qu’il continue par ailleurs la série des portraits, Jean Olivier Hucleux inaugure une nouvelle aventure avec ses Dessins de Déprogrammation. Il s’agit d’abord, avec de l’encre ou de l’aquarelle et de l’encre de Chine, de petits formats sur papier, une pratique qui se poursuit encore aujourd’hui mais il s’y ajoute deux variantes. La première, depuis 1997, toujours à l’encre et à l’encre de Chine mais sur toile, Jean Olivier Hucleux explore des grands formats : 200 x 200 cm, les grands Dessins de déprogrammation, ou Squares... L’un d’eux est visible sur la photographie derrière le chevalet au Portrait de Jean Le Gac. « Alors là, je ne sais vraiment pas où je vais » dit Jean Olivier Hucleux. Autant chaque point des portraits est « programmé », autant chaque geste des dessins de déprogrammation est lancé sans rien savoir de sa destination et cependant on retrouve dans les deux séries le même souci de l’infime détail et le même enjeu est bien présent : « un tableau ou une peinture ? ». Cet enjeu vaut encore pour la seconde variante : celle des Dessins de déprogrammation informatiques exécutés « à quatre mains » avec son fils Jean-Louis. Le passage des outils de la fin du Moyen Âge aux derniers programmes informatiques s’effectue ici pratiquement sans rupture tant ceux-ci doivent à ceux-là.
À consulter
- Jean-Louis Hucleux a ouvert un site qui va évoluer mais qui présente déjà en ligne des portraits dessinés et peints de son père (http://mapage.noos.fr/hucleux). Vous y retrouverez une reproduction entière de l’Autoportrait n° 1, les Portraits de Beckett, de Beuys, de François Mitterrand, le Portrait des Ludwig, 1975-1976, huile sur bois, 157 x 123 cm, qui appartient à la collection du Museum moderner Kunst Stiftung Ludwig, Vienne.
- J’ai pu trouver encore à Lyon, à la librairie du MAC (Musée d’Art contemporain), un remarquable catalogue édité avec Skira et Le Seuil à l’occasion de l’exposition « Jean Olivier Hucleux 1971-1999 » qui s’y était tenue du 22 octobre 1999 au 18 janvier 2000. Dans ce document d’une qualité exceptionnelle, il y a particulièrement, sous la plume magique d’Anne Bertrand, la transcription sensible et respectueuse de longues heures d’entretiens avec Jean Olivier Hucleux qui font revivre le rythme original d’une pensée qui interroge sans cesse les frontières du visible.
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