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Chimère de Caverne
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Sabÿn Soulard, collège Édouard-Vaillant. ZEP/ZS, Gennevilliers (Hauts-de-Seine).
 Dessins de Achraf Kharrab, Souzy Kanza, Mariam Eddaou di, Élisée Moisa |
« L’obscurité de la grotte est le rêve fait montagne. La paroi est la peau humaine à l’intérieur de la paupière. »
Pascal Quignard, extrait du premier tome du Dernier Royaume : « Les ombres errantes », chap. XLIII, p. 137, éditions Grasset et Fasquelle, 2002.
Ce cours débute un cycle « Visions animales et Chamanisme » instauré avec une classe de 6e particulièrement réceptive.
Le choix de cette thématique de l’animalité, inhérente à toutes formes d’art préhistorique, est l’ancrage « narratif » volontairement choisi afin de sensibiliser les enfants à l’émergence de l’art : faire traces, donner « chair » aux visions sur la paroi de grottes obscures, avènement de l’imaginaire des premiers hommes...
Les ouvrages 1 de Jean Clottes et David Lewis-Williams inspirent ce cours ; l’hypothèse, de plus en plus plausible, d’une interprétation chamanique 2 de cet art constitue le fil d’Ariane susceptible de fasciner les enfants.
La première séance laisse place à une discussion fertile nourrie de questionnements ouverts, dans le dessein d’émoustiller la curiosité et l’imaginaire des élèves.
Je raconte des histoires, évoque l’hypothèse d’une interprétation chamanique de l’art des cavernes : prégnance d’un contexte singulier où les hommes éprouvent la nécessité « culturelle » de commercer avec l’invisible. Les œuvres peintes seraient des réservoirs de puissance facilitant l’entrée dans le monde des esprits et rendant palpables les visions extatiques… L’animal serait un véhicule privilégié pour pénétrer d’autres univers…
Nous imaginons alors la solitude de l’artiste, enclos en l’antre de la grotte, n’ayant pour seule lumière que la flamme mouvante d’une torche : suffocation et transe – la paroi comme support sensible, accidenté, où se meuvent les ombres…
Aucune reproduction n’est montrée aux élèves dans le choix délibéré de ne pas « formater » leur travail.
Incitation : chimère de caverne !
Il est demandé de donner corps à une chimère, afin que les élèves ne soient pas « bloqués » par le souci invalidant de bien figurer un animal, en fonction de codes représentatifs convenus et stéréotypés. De ce fait, la problématique de l’hybridation ne sera pas abordée en verbalisation.
Contrainte : ne pas figurer la grotte ; c’est la feuille qui est la paroi !
Support : feuille format 24 x 32 cm, 180 g minimum.
Technique imposée : graphique – crayons 2H, HB, 2B, 4B, 6B et … gomme.
Temps d’effectuation : 1 h 30.
Objectifs (soulevés lors de la verbalisation)
- Le dessin comme interprétation sensible et singulière de l’art des cavernes, à travers des équivalences plastiques (ne pas imiter, mais ressentir, inventer des correspondances).
- Par quels moyens plastiques ?
Spécificité du dessin
Faire trace
Le tracé comme ligne sensible : sinueuse, ondoyante, heurtée, déliée…
- Contrastes possibles : entre le gribouillage rageur et spontané (enchevêtrements touffus), et la ligne réfléchie, appliquée, maîtrisée.
- Épaisseurs variables et modulables : intensité du trait possiblement rehaussé, appuyé, ou bien finesse arachnéenne de lignes délicates – prégnance inductive de l’outil choisi (jouer avec les diverses intensités de crayons : 2H, HB, 4B…).
- Texture spécifique du crayon gras qui peut être étalée et recouvrir un espace à l’aide du gras du doigt : faire empreinte…
- Dessiner avec la gomme : l’effacement comme apparition en négatif, respiration de la surface, ou bien évidentiation d’un temps œuvré dans l’acte de faire : strates de l’œuvre, persistance de tracés incrustés dans la chair du papier… menus accidents inducteurs analogiques de la paroi.
Sensibilisation au support-feuille
Chair sensible, réactive, portant l’incise du geste.
Possible angoisse de l’élève : « Madame, j’ai beau gommer, le trait reste en relief, ça va pas. » Comment réinvestir cette trace, en accepter, puis densifier la possible richesse ? Lâcher prise, acceptation du surgissement de l’imaginaire. Libres associations…
Le corps à l’œuvre, l’écume du geste
Outil comme prolongement du corps, de la main.
Main pesante ou légère : appuyer ou laisser flotter le crayon sur la feuille. Le corps entier est mobilisé, tendu, dans l’effort de concentration ; mes exigences peuvent surprendre les élèves : « Encore appuyer, mais c’est fatigant, Madame ! ».
Lors de l’affichage, les élèves sont surpris en découvrant la richesse des travaux : l’absence de peintures ou de matières fortement texturées (collages) était tout d’abord perçue comme un manque, une entrave… : « Comment faire la paroi, ses reliefs… ? ». Mais ils se sensibilisent peu à peu à la puissance expressive du crayon : dessein du dessin, intime respiration de la surface que révèlent toutes traces…
Œuvres montrées et commentées aux élèves, en fin de cours
 Élan qui regarde par dessus son épaule, Art des San. Image extraite de David Lewis-Williams, L’Art rupestre en Afrique du Sud, Le Seuil, 2003, p. 56.
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 Grotte Cosquer. Illustration extraite de L’Esprit dans la grotte, cahier iconographique central : « Tracés digitaux dans la glaise molle qui tapisse les parois de la grotte Cosquer, dont l’entrée a été inondée quand le niveau de la Méditerranée a monté à la fin de l’ère glaciaire. Les hommes préhistoriques ont touché toutes les parois de la salle, parfois même au-dessus de la hauteur de la tête, et laissé ces motifs dans la surface malléable. Le toucher constituait manifestement une part importante des rituels qui s’accomplissaient dans la grotte. Une image de cheval a été peinte par-dessus les tracés. » (David Lewis-Williams, éditions du Rocher, 2003.) |
 Grotte de Niaux. Extraits de L’Esprit dans la grotte, cahier iconographique central : « Les jeux de l’ombre et de la lumière sur une formation rocheuse naturelle dans le Salon noir de Niaux évoquent la courbe dorsale caractéristique d’un bison en position verticale. » (David Lewis-Williams, éditions du Rocher, 2003.) |
 Joseph Beuys, Stog’s head, 1954, Hirschkopf (Tête de cerf). Cat. Secret block n° 131, p. 101, extrait du catalogue Joseph Beuys, éditions du Centre Georges-Pompidou, 1994. |
 Michel Nedjar, sans titre, o.T., 1994, Mischt. auf Pappe, 77 x 107 cm. Reproduction extraite du catalogue Les Ongles en deuil, éd. Hrsg. : Susanne Zander, 1995-1996, p. 89. |
1
Jean Clottes et David Lewis-Williams, Les Chamanes de la préhistoire : texte intégral, polémique et réponses, édition La Maison des roches, janvier 2001.
David Lewis-Williams, L’Art rupestre en Afrique du Sud : mystérieuses images du Drakensberg, Le Seuil, mars 2003 pour la traduction française.
David Lewis-Williams, L’Esprit dans la grotte : la conscience et les origines de l’art, éditions du Rocher, 2003 pour la traduction française.
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