Christophe Debraine
Au lycée Jean-Rostand de Chantilly, les élèves bénéficient des options arts plastiques. En 2001, j’avais proposé, en première, option facultative, un sujet de pratique artistique permettant à chacun d’élaborer un processus allant du travail d’une idée à la présentation de sa réalisation : « Insérez un élément dans l’espace de la salle de classe ». Comme à l’accoutumée, le choix des moyens techniques était laissé libre, quitte à discuter de la pertinence de ce choix en fonction des buts poursuivis.
La salle de classe est très haute, traversée par une poutre supportant une verrière. Comme par hasard, cette poutre était à peu près le seul emplacement resté « libre » de tout affichage (avec les vitres bien entendu : il est difficile de se passer de lumière). La hauteur de la poutre et les difficultés d’y appliquer une échelle rendaient problématique toute tentative d’accrochage de quoi que ce soit. Cette difficulté avait plutôt stimulé Ludovic qui, armé d’un pistolet à paint-ball et de son calme habituel, y avait tranquillement logé des taches de rose dégoulinant gentiment sur la virginité verticale. Les taches n’avaient pas de qualité particulière en dehors de leur présence à cet endroit-là et des ressources de l’outil approprié.
Sophie avait fait une analyse différente. Son goût de la propreté, de la netteté, ne se satisfaisait pas du tout des dégoulinures. Elle trouvait également crasseux l’intervalle si particulier des minuscules joints entre les dalles de plastique posées au sol… Métamorphoser cet intervalle était l’objectif de sa réponse. « Il m’est bientôt paru évident que de remplacer ce gris innommable par des couleurs vives devait rendre la salle plus gaie. » Quelques touches d’acrylique proprement peintes et affranchies au cutter faisaient une ligne d’à peine plus d’un millimètre de largeur entre des dalles vertes mais la succession de fins rectangles de couleurs vives captait irrésistiblement le regard : c’était si petit et pourtant on ne voyait plus que cela dans la salle ! La trouvaille avait peut-être un avenir, pouvait intéresser des producteurs de revêtements de sol et qui sait…
De sa simple réponse à un exercice, Sophie a retravaillé l’idée : le même effet pouvait se reproduire en insérant la même succession ailleurs et entre d’autres éléments. Elle a d’abord cherché dans le lycée : des dalles d’ardoise sur le sol, des joints de maçonnerie régulièrement alignés entre des briques, particulièrement accidentés entre des moellons de meulière, encore plus étranges dans les fissures de l’écorce d’un chêne. Puis la recherche s’est élargie à tout ce qui pouvait accueillir une insertion, jusqu’à proposer un prototype de string. La visite de l’exposition Buren a conforté son sentiment d’être autorisée à d’autres tentatives in situ. Outre Buren, les références culturelles abondaient tant sur la recherche du scintillement coloré depuis Seurat jusqu’à Vasarely, en passant par Mondrian et l’Art concret de Richard Paul Lhose, Max Bill, Graeser, Albers, que sur la présence des signes dans la ville.
L’Association Rechercher et Transmettre des moyens de faire connaître l’art contemporain, située à Ully-Saint-Georges, a proposé aux élèves de la classe d’animer la traversée de ce petit village de l’Oise. Ce fut l’occasion pour Sophie de multiplier les trouvailles d’espaces très variés et pourtant appropriés pour attirer sur eux l’attention des passants, particulièrement les automobilistes captant au passage la répétition d’un thème coloré. La recherche a été présentée sur une collection d’images numériques des emplacements choisis dans le village. Chaque image a été retravaillée avec un des programmes informatiques de traitement d’images disponible au lycée. D’abord varié dans son échelle pour s’insérer dans des couples d’éléments, entre deux maisons, entre le trottoir et la rue, entre une gouttière et la façade… jusqu’à la présentation au jury du baccalauréat 2003, le thème a continué d’évoluer. S’il est resté fidèle dans les proportions de chaque surface colorée et dans la succession des couleurs, il est devenu un élément capable de s’affirmer indépendamment de sa place initiale « entre deux… ».
En 2004, en effet, autant pour simplifier la réalisation effective de l’animation attendue dans le village demandeur que parce que la pratique même de confection des séquences de couleurs les faisait exister d’une manière autonome, sans nécessité de support, le projet finalement proposé à la municipalité du village se présentait sous forme de chevrons de 4 mètres peints sur toutes leurs faces et susceptibles d’être appuyés aux endroits les plus divers : à l’oblique sur la façade de la mairie avec un accrochage à l’étage, en appui sur le sol, etc. ; dans le même temps, dans la galerie associative du village, une exposition gratuite a permis aux nombreux visiteurs de suivre le cheminement des idées depuis l’exercice initial (un joint plus large que l’entre deux dalles de plastiques avait même été réservé dans le sol carrelé de la galerie). Avec le titre évocateur de l’effet produit par la succession : « Tic, tic, tic, tic », deux « Sophie Lambinet » étaient simultanément présentés à l’entrée de la bibliothèque municipale de la ville toute proche.
 Des chevrons de Sophie Lambinet à l’entrée de la galerie associative d’Ully-Saint-Georges. |
 Dans la galerie associative, des « Sophie Lambinet » « entre deux… ». |
Pour en savoir plus
Galerie de l’A.R.T. (Association Rechercher et Transmettre des moyens de faire connaître l’art contemporain, www.a-r-t-asso.org/).
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