Odile Mary
Un professeur d’arts plastiques arrivant dans un établissement scolaire s’intéressera à la nature sociale et comportementale de ses futurs élèves. Il s’interrogera sur l’engagement de l’équipe éducative. Mais, très vite, il demandera le montant des crédits alloués à son enseignement afin d’estimer avec quels outils il sera susceptible de travailler.
Je ne veux faire ici ni l’apologie d’un enseignement conceptuel ni même considérer la misère matérielle comme stimulante ou permissive mais montrer que l’évolution de notre discipline avec sa perméabilité aux pratiques modernes et contemporaines autorise une nouvelle relation aux outils du dessin.
Les outils du dessin d’un enseigné sont ce qu’en ont fait les pratiques culturelles imposées et ses pratiques personnelles. Ils ne sont pas nécessairement ceux de la liste de l’enseignant. « Dis-moi ta liste, je te dirai quel prof tu es. » Si des enseignants refusent de demander une liste de matériel particulier aux arts plastiques en début d’année, ce n’est pas seulement une attitude éthique en regard des situations sociales des élèves, c’est tout simplement que les besoins d’outils apparaîtront au fur et à mesure que les projets spécifiques des élèves se préciseront. Notre discipline peut inventer, faire en sorte de s’enrichir d’outils nouveaux, convoités car indispensables à des projets.
L’éternel écart entre, d’une part, les outils matériels utilisés/utilisables par les collégiens et les lycéens et, d’autre part, ceux utilisés par les artistes plasticiens, perdure quelle que soit l’époque dans laquelle ils s’inscrivent. Peu d’élèves font de la gravure ou des installations vidéo, mais qu’en est-il des outils plus conceptuels ?
Il semble que la lutte pour déloger la pochette quart raisin toujours en vente dans nos magasins préférés n’ait plus lieu d’être, que sans cesse d’autres luttes montrent la plasticité des enseignants d’arts plastiques.
Par sa formation, l’enseignant a manié des outils variés, a expérimenté leurs limites, les plaisirs qu’ils procurent et il sait ce qu’ils coûtent. S’il en connaît de prestigieux utilisateurs, il souhaitera non seulement montrer des reproductions de leurs œuvres mais aussi proposer à ses élèves d’expérimenter leurs outils « artistiques ». Quand cela s’avérera impossible, il considérera peut-être que le plus important reste la compréhension de leur démarche.
L’invention est riche pour engager les élèves à pervertir les outils traditionnels, à regarder autrement les supports, leur matérialité, à trouver l’occasion de provoquer une réflexion sur les outils dont les élèves disposent, d’analyser l’usage qu’en font les artistes. Selon les énergies et les lieux d’enseignement, les outils disponibles seront différents, mais reste toujours pensable l’envie d’inciter les élèves à trouver des solutions plastiques à des problèmes posés en sollicitant les outils les plus pertinents.
Traditionnels ou plus récents, connus ou convoités, les outils du dessin sont libérateurs d’envies, de désir d’effectuation. La petitesse de la table reste navrante, l’obscénité de certains pinceaux incapables de tracer quoi que ce soit perdure, le goût pour l’accumulation récupératrice loin des Nouveaux Réalistes existe toujours. Cependant, crayons plus ou moins tendres, feutres plus ou moins fluo et/ou parfumés autorisent la recherche d’idées. L’absence ou la présence de leur bouillonnement peut se vivre sur le plus ridicule des morceaux de papier. Projets gigantesques ou minimalistes, réflexion confuse ou construite, essais ou affirmations se satisfont des outils disponibles.
Si la proposition pédagogique est vivable, suffisamment ouverte pour de possibles élaborations, suffisamment précise dans ses objectifs, elle invite à trouver les bons outils, les meilleurs parmi ceux qui sont à disposition, voire parmi ceux qu’il faut se procurer. Les élèves relèvent parfois le défi de la relative misère matérielle des outils de la classe s’ils perçoivent l’urgence à trouver les outils appropriés à leur dessein. Le matériel de la trousse ne fait pas la richesse du dessin mais la richesse du dessein incite à soulever des montagnes pour trouver des outils. Le soin, la propreté, la performance habile n’ont-ils pas disparu des critères depuis longtemps au profit de la pertinence et de la maîtrise des outils choisis ?
Dans les années 1980 on a salué les quelques héros qui travaillaient l’outil vidéo en collège mais on affirmait en même temps que la discipline avait « loupé le tournant audiovisuel ». Lorsque au B.O., la formule « autant que faire se peut » a disparu pour affirmer qu’en lycée il y aurait obligation d’utiliser les ressources informatiques dans la manipulation des images, cela a donné des ailes aux enseignants pour réclamer des dotations et se lancer dans l’aventure.
Si ces avancées institutionnelles sont appréciées, il reste toujours à trouver ce qui incite les élèves à travailler les relations aux outils, qu’ils soient informatiques ou traditionnels (expérimenter de nouvelles utilisations d’un pinceau capable d’effleurer, de pocher, de balafrer, de couvrir, de projeter…), à inventer ce qui les engage dans une pratique plastique personnelle, à imaginer ce qui leur permet de découvrir des pratiques artistiques autres.
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