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Les outils ne sont pas ceux que l’on croit
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Odile Mary
Quels outils permettent à des élèves de dessiner leur modèle, à un professeur d’imaginer les accompagner dans cet apprentissage pendant une séance dite « de croquis » ?
C’est une classe de seconde d’un lycée de province, dans une salle à gradins éclairée par une série de néons et une lumière zénithale. En entrant, les élèves voient leur professeur déplacer des tables. Sans prise de parole, sans explication, les « secondes » comprennent que les tables dessinent un cercle et qu’il y aura quelque chose ou quelqu’un à dessiner. Chacun doit pouvoir avoir une VISÉE sur la chose à croquer ; en l’occurrence, il s’agira de camarades posant l’un après l’autre. Les feuilles A4 tombent en paquets sur les tables et seule la DURÉE des poses est annoncée. L’enjeu incite à la concentration, au silence brisé par les seuls « c’est parti », « c’est fini ». Pour le temps imparti, si bref, les crayons, les stylos, les feutres, les mines graphites sont vite choisis. La gomme n’a pas lieu d’être ici. Chacun trouve l’outil préféré : c’est celui que l’on a bien en main, celui auquel on est habitué car il a le poids idéal, il s’écrase mieux et surtout il glisse bien. Certaines traces sont particulièrement pâles car « ça m’énerve, je n’y arrive pas ».
L’ENDROIT a changé d’aspect, le travail ne ressemble pas aux pratiques habituelles. Le propos professoral le plus stimulant est : « Le dessin n’existe pas, à vous de le trouver dans l’INSTANT, au cours des trois minutes. » Noter ce que l’on voit, c’est regarder, oser un équivalent à sa perception, dans cet ALLER-RETOUR entre ce qui, pastichant Cézanne, n’est pas encore dessiné et ce qui sera dessiné. Il faut rapidement décider : ce que l’on choisit de noter, ce que l’on ne dessinera pas.
Quels conseils donner ? Certains tiennent leur outil d’une manière trop crispée, comme s’ils écrivaient une copie laborieuse : dégager ses doigts du bout de l’outil, oser remonter le long de son cylindre pour constater qu’on dessine plus librement avec toute la main, le poignet, le bras, en respirant mieux. Difficile de faciliter le passage entre le regard, la vision et la notation. Le dessin n’est pas seulement question de perception mais d’analyse, de comparaison, de choix. Faire remarquer que l’on dessine avec ses souvenirs, avec ce que l’on sait. Pointer les corps penchés que les dessinateurs ont tendance à redresser, les disproportions, les déformations involontaires non expressives, les mains évanouies parce que c’est trop compliqué à dessiner, les glissements vers la caricature pratiquée en d’autres temps par quelques spécialistes. Proposer de repérer la forme des pleins et des vides, de passer plus de temps à regarder ce qui est à dessiner que ce qui est déjà esquissé. Inciter à numéroter le croquis puisque c’est ainsi qu’on appelle ces dessins. Cela permettra de mesurer des progrès, de constater que la pratique donne des ailes. Ne pas résister au plaisir de parler de Courbet qui proposait un taureau, une bête qui bouge, à la place du modèle humain figé, de Giacometti qui traçait sur la feuille un rectangle légèrement ouvert avant d’y insérer le dessin de son modèle.
Le temps limité crée l’urgence. Loin de contraindre à la panique, il invite à relever le défi. Ceux qui étaient mécontents de poser en début de séance s’en amusent progressivement, d’autres frisent la performance. Jeter un œil sur les croquis voisins permet de relativiser : on constate qu’on reconnaît plus les écritures personnelles que les poseurs. Les élèves n’ont pas appris à dessiner. Ils sont inégalement satisfaits de leurs croquis. Ils se sont essayés au dessin et sont un peu fatigués. Le professeur quant à lui se rassure car les élèves sont plutôt joyeux ; pourtant, il sait que peu d’élèves se sont vraiment AVENTURÉS dans leurs dessins, peu ont eu conscience de rechercher le désir de la ligne.
Les outils qui permettent d’être dans la création graphique sont moins le matériel de dessin que la prise de conscience du LIEU où s’inscrivent ces traces, de la nature de l’ENDROIT, de l’importance des différentes VISÉES de notre regard, du travail induit par cet ALLER-RETOUR de notre œil, sans oublier tout ce que notre MÉMOIRE a capitalisé comme pratiques du dessin. Nos adolescents sont consommateurs de bandes dessinées, de jeux vidéo, ils en apprécient les qualités graphiques… ils aimeraient s’en rapprocher, que faire de ces envies-là ? Leur montrer d’autres pratiques graphiques, celles de plasticiens dessinateurs concepteurs, Ernest Pignon-Ernest, Varini, Nils-Udo, Leroy, Adami , Kelly… par exemple et non pour modèles.
À consulter
- Rudel Jean, Technique du dessin, Paris, PUF, coll. « Que Sais-Je ? », n° 1735, 1979.
- Courbet Gustave, Peut-on enseigner l’art, Caen, édition L’échoppe, coll. « Envois », 1986.
- Delacroix Eugène, « De l’enseignement du dessin », article paru dans la Revue des Deux-Mondes du 15 septembre 1850, in Propos esthétiques, La Rochelle, édition Rumeur des Âges, 1995.
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 La couverture du manuel Dessiner simplement, années 30 |
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