La question du dessin (3) - Les outils du dess(e)in
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La collection « Mag »
 
Un enseignant de SVT rattrape les arts plastiques

Karim Zahouani

Professeur de sciences de la vie et de la Terre formé pour les besoins de sa discipline au dessin à main levée avec crayon HB, Karim Zahouani, pour tenter de guérir d’un traumatisme amoureux, exploite les richesses des outils des arts plastiques.
Karim Zahouani face à un 40F dans son atelier improvisé : demi-chevrons calés au plafond, crémaillères de 200 cm et équerres amovibles en guise de chevalet, polyane de protection.
© Photo Daniel Mary

L’impérieuse nécessité d’agir

J’ai tenté de faire le vide de tous les objets matériels dont la présence était associée à l’être source de ma douleur. Je n’ai pas pu jeter un 40F qu’elle avait peint en rouge et sur lequel elle avait esquissé différentes traces ; en revanche, j’ai cru le massacrer. Je n’avais qu’une brosse de 35 mm, du liant acrylique et des pigments. Je n’ai pas pensé un instant que j’étais en train de peindre, seulement de détruire. Si René Passeron affirme que « pour peindre, il faut avoir quelque chose à cacher », à ce moment-là je n’en savais rien, j’étais à mille lieues d’avoir cela en tête, et en plein expressionnisme abstrait sans le savoir.
Les risques et les chances de regarder, la magie du cadrage

Le 40F original de cette aventure avec deux cadrages de détails
© Photo Daniel Mary
J’ai tourné contre le mur la toile dont je n’apercevais que le châssis et, pendant des semaines, je n’ai pu faire autre chose que de la savoir là. Un jour quand même, j’ai pu « envisager » cette toile rouge et « regarder », faire face au désastre. Parallèles aux bords de la toile, donc verticaux et horizontaux, mes coups de brosse avaient imposé des croix, tout un cimetière. Cependant, de ce chaos émergeaient des secteurs différents que j’ai isolés avec un diaphragme rectangulaire improvisé à l’aide de simples feuilles blanches A4. J’ai « retaillé » au plus près de ce qui m’intéressait vraiment. Et là, miracle, j’ai eu d’énormes chocs esthétiques. Sur une fraction de glissement d’une feuille se révélaient brutalement des rapports, de surfaces, d’orientations, de valeurs, de couleurs, qui m’ont donné des sensations fortes. J’étais devant une véritable banque d’émotions que je ne savais comment présenter.

La photographie impossible
Mes cadrages empiétaient les uns sur les autres. J’ai tenté de les photographier l’un après l’autre. Surprise et échec ! Les résultats étaient toujours décevants. L’importance et l’irrégularité du relief d’acrylique rendent impossible un éclairage approprié avec mes compétences. En lumière naturelle, l’intérêt des fragments n’atteint son paroxysme qu’avec un éclairage faible, une lumière trop faible pour une prise de vue ordinaire et bien sûr, un coup de flash automatique fait tout disparaître dans la grisaille. J’ai tenté de scanner la toile et je n’ai encore obtenu qu’une image dégénérée par un brouillard blanchâtre.

Un autre niveau d’action
Cette fois aussi conscient et organisé que possible, j’en suis à tenter de produire de fidèles répliques de ces moments privilégiés. C’est pour moi une entreprise initiatique complexe car je n’ai jamais fait cela : comme Cézanne avec sa « petite sensation », je n’ai pas envie de perdre cette « grande émotion » … et je n’ai pas son métier. Si je ne me pose pas la question de savoir si je suis en train de peindre ou de dessiner, beaucoup d’autres questions se bousculent.

Pouvoir analyser ce qu’on veut faire, disposer du vocabulaire de repérage
Premier cadrage de référence
© Photo Daniel Mary
Certes, j’ai le phénomène devant les yeux et les rapports de surface ou d’orientation sont quantifiables. S’il y avait déjà quelque chose sur la toile, au moins pour ce que j’ai ajouté, je n’ai utilisé que deux pigments différents et une seule largeur de brosse. Il reste que je souhaite reproduire l’énergie de chaque coup de brosse, en reconstruire les superpositions dans le même ordre et m’assurer de leur qualité de couleur et de transparence comme de leur effet de grain (on distingue les traces laissées par les poils d’une brosse qui a un peu vécu).

Préciser les limites et trouver les moyens
Pour faire bonne mesure, j’ai choisi de passer du décimètre au mètre, du plus ou moins A4 au 100 Figure ou Paysage, 162 cm n’étant pas sans rapport avec mon « sujet ». J’ai dû modifier une brosse neuve de 300 mm en liant des touffes de poils pour grossir proportionnellement les traces de ma brosse de 35 mm.
Faire des expériences
Avant d’attaquer de grandes toiles, je m’étais fait découper des A4 dans une feuille de contreplaqué (ce n’est pas agréable de travailler sur du papier qui se gondole sous la traction de l’acrylique). J’avais quelques chutes de toiles après la préparation des grands formats, je les ai marouflées sur le bois, gardant ainsi le même grain pour les essais. Cela allait de soi de faire des essais avant de passer au 100F dont la présence est imposante ! Après les A4 j’ai hésité encore et j’ai sacrifié un 40F. Il faut essayer, une chose à la fois autant que possible mais…
Des surprises de la pratique et de l’importance de savoir ce qu’on veut
À la recherche du geste sur un 40F intermédiaire
© Photo Daniel Mary
… S’il est facile de retrouver l’énergie, rien n’est simple et toute une kyrielle de « si » s’interpose :

Si j’ai trop de liant dans mon mélange, ça glisse merveilleusement bien mais j’obtiens des bulles dont je n’ai que faire,
Si j’ai trop de pigment, je n’ai plus assez de transparence, voire pas assez de matière sur la brosse car le trait va en consommer d’autant plus qu’elle est moins fluide,
Si je pose la brosse à plat, cela ne suffit pas à garantir la continuité de l’aplat, il faut encore que la pression reste constante,
Si la brosse ne se pose pas bien à plat, un bord de trait est plus nourri que l’autre…
Ne pas perdre le Nord
Et encore, en cours de pratique, je fais des trouvailles toutes aussi intéressantes les unes que les autres – mais que deviendrait « ma grande émotion » si je changeais d’idée en cours de route ? Alors j’en prends note et je les mets de côté. Sait-on jamais ce qui va ouvrir la voie d’autres « desseins ».

 
© SCÉRÉN - CNDP
Créé en avril 2005. Actualisé en février 2005 - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.