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La collection « Mag »
 
Une interview de Gérard Garouste
Portrait
À l'instar d'artistes comme Francesco Clemente ou Mimmo Paladino en Italie, de Georg Baselitz ou Markus Lüpertz en Allemagne, Gérard Garouste fait partie d'une famille qui émerge pour constituer ce que l'on a appelé les néo-peintres. Graveur, sculpteur, installateur..., ses pratiques multiples prolongent les recherches de la modernité. Mystérieuse et chargée de spiritualité, sa peinture ne peut laisser indifférent.
Gérard Garouste est également sensible à l'enfance et à son besoin de liberté ; en 1994, il met sur pied l'association « La Source » à La Guéroulde, dans l'Eure. D'abord réservé à l'enfance en difficulté, ce lieu de création et de rencontres avec des artistes comme Hervé Di Rosa, Fabrice Hybert..., s'ouvre aujourd'hui plus largement. En 2001, plus de 4 000 élèves, de la maternelle au lycée, ont eu la chance de s'y plonger.

L'artiste, dont on connaît l'attirance pour les grands textes mythiques, de la Bible à la mythologie gréco-romaine, et de Rabelais à Cervantès, présente sa conception de l'emprunt à l'histoire de l'art à travers un entretien accordé au Mag Arts.

Mag Arts : Le fait de solliciter Gérard Garouste quand on parle de références et d'emprunts à l'histoire de l'art vous semble-t-il pertinent, correspond-il à ce que vous faites ou cela vous agace-t-il ?

Gérard Garouste : C'est vrai, cela me correspond. Dans l'emprunt, il faut distinguer le plagiat de la transmission. S'inspirer sans idée, c'est le plagiat. La transmission, c'est savoir que l'on s'inscrit dans l'histoire de l'art, prendre conscience de cette culture, la développer, la digérer, puis enfin savoir l'oublier pour donner une œuvre qui soit sienne. La transmission est de l'ordre du savoir recevoir pour pouvoir donner. Même le geste iconoclaste de Marcel Duchamp avec les ready-made s'inscrit complètement dans l'histoire de l'art. Il serait hypocrite de croire que le peintre fait tabula rasa ; il part toujours d'une connaissance, d'une culture.
C'est un défi pour moi d'expliquer ce qui m'a nourri, mes références. Car si mon travail n'était que pure nostalgie, comme certains le croient, là, j'aurais raté mon coup.
Une expression stupide traduit cette idée naïve : « peindre avec ses tripes », de manière sauvage. L'émotion à l'état pur est impossible, et même l'artiste le plus mauvais est cultivé et peint avec des références sans le savoir. Simplement, pour les dépasser, il faut être conscient de ses références. Quand Saussure écrit : « Seuls les poissons n'ont pas conscience d'être dans l'eau », il nous rappelle combien il est difficile d'être conscient de sa propre culture.
Pour ma part, je suis le pur produit de ma culture, gréco-latine et aussi (je n'aime pas ce terme) judéo-chrétienne. Mon histoire personnelle explique mon cheminement. Quand j'arrive en 1968 aux Beaux-Arts, Buren, une sorte de frère aîné, et le groupe BMPT1 constituent l'avant-garde. Ils ne peignent plus. Avant eux, Marcel Duchamp, «  grand-père », se déclarait contre la peinture rétinienne. C'est Pierre Cabanne qui me fera découvrir la pensée de Marcel Duchamp à travers ses entretiens avec lui. À l'époque, se pose alors la question de comment faire plus que Duchamp : exposer le vide ? Klein l'a déjà fait. Exposer le plein ? Arman s'en est chargé.
Uriner sur les murs des galeries ? Manzoni a mis sa merda d'artista en conserve. Imaginez l'angoisse d'un jeune artiste... Le geste ultime de Parmentier sera de ne plus rien faire. Nous étions exactement dans la situation inverse de Cézanne et Van Gogh, rejetés parce que considérés comme iconoclastes aux yeux de leur époque.
Ben déclare : « L'art se situe dans l'espace qui existe entre mes doigts de pied ». Désormais, tout est donc art... L'angoisse de la liberté où tout est possible, donc rien aussi. Je me suis alors tourné vers le théâtre avec Le Classique et l'Indien 2.
Dans le jeu de l'oie, lorsque l'on se trouve dans une impasse, on retourne à la case départ. Pour moi, la case départ s'est trouvée être la bibliothèque des Beaux-Arts où j'ai plongé dans les livres d'histoire de l'art avec cette question en tête à laquelle ne répondait pas l'enseignement : comment fonctionne une peinture ? Je me suis attaché à comprendre à quoi sert une ébauche, qu'est-ce que le repentir... J'ai compris que, pour moi, la peinture trouvait son origine dans le siècle d'or de l'âge classique. Toute notre culture est fondée sur cette époque. Poussin et ses références à la mythologie gréco-latine, à la Bible... Mes artistes de référence sont plutôt du côté de l'Italie et de l'Espagne : le Greco, Zurbaran, Vélasquez, Goya...

Gérard Garouste, L'antipode, 1999/00. Huile sur toile, 130x90cm.
© Galerie Templon
Qu'empruntez-vous aux gravures de Goya à l'origine de votre installation Ellipse ? Quel rapport votre peinture entretient-elle avec « l'œuvre source » ? Quel rapport Garouste entretient-il avec Goya ?

Dans Ellipse, j'ai tout pris à Goya : la composition, les ânes, les sorcières, les chaises... Emprunt rétinien, si l'on peut dire car Ellipse n'est pas une satire, comme ont pu l'être les gravures de Goya. Les Caprices de Goya sont des gravures elles-mêmes inspirées par des citations populaires, une sorte de clin d'œil du peintre au langage de son époque. Ces gravures m'ont amusé et j'ai joué avec elles en complicité avec Goya. Rencontre d'images qui constituent ma mythologie personnelle dans l'espace de la tente : lion, âne à l'Est, loup, taureau à l'Ouest, mandragores au Sud. Tous les personnages de l'installation sont des « antipodes », c'est-à-dire des personnages à l'envers, contraires, étrangers.
Le problème de l'originalité ne m'intéresse pas. Pour Goya, je me suis approprié ses images pour ensuite les dépasser. Le sujet de ma peinture : comment, de la représentation ludique d'une série de fables, on arrive à un jeu d'interprétation et, en même temps, il s'agit aussi d'un parcours initiatique d'un passage de la Bible, « La bénédiction de Jacob ».

HGérard Garouste, La ville mensonge, 1999/00. Huile sur toile, 130x90cm.
© Galerie Templon
Pensez-vous à d'autres types d'emprunts ?

Mon deuxième emprunt aux peintres classiques consiste en ce jeu de coller à un texte. Pour les classiques, une peinture risquait d'être refusée par son commanditaire si elle ne respectait pas ce contrat. Un artiste doit s'adapter, et de cette contrainte naît la liberté. Si j'avais réalisé le rideau de scène de l'opéra Bastille, il aurait été absolument différent de celui que j'ai peint pour le théâtre du Châtelet.
Le drame pour le peintre, c'est d'avoir le choix. Il faut trouver la liberté de se débarrasser du choix.
Pour le Festival d'automne, je réponds à une commande pour un lieu magnifique : la chapelle Saint-Louis de La Salpêtrière. L'enjeu pour moi sera de défier cette architecture sans la nier, de faire avec le lieu. J'ai prévu une anamorphose de coupole qui formera un entonnoir ellipsoïdal ; c'est le reflet de la peinture dans un miroir horizontal qui rendra lisibles textes et images.

Un artiste est toujours sous influences, il s'agit d'en être conscient et de les choisir. Bertrand Lavier, lui, est influencé par tout sauf la peinture. Quant à moi, la nature ne m'influence pas. L'arbre, non, l'arbre à travers la peinture de Corot, oui. Mon travail, c'est l'interprétation de l'arbre et de Corot. Ensuite, il s'agit d'effacer son influence - c'est douloureux -, on se retrouve tout nu.

Propos recueillis par Laurence Brosse

Gérard Garouste, La prostituée aux anamorphoses, 1999/00. Huile sur toile, 89x116cm.
© Galerie Templon


Autres œuvres de Gérard Garouste
  • Lucrèce, 1983, huile sur toile (www.gnomiz.it/) .
  • Lettre ornée pour Don Quichotte de Cervantès (www.editionsdianedeselliers.com/).
  • Gouaches illustrant la Haggadah sur le site du musée d'art et d'histoire du judaïsme (www.mahj.org/) .
  • Dans la collection « L'œuvre et l'artiste », une vidéocassette éditée par le CNDP et réalisée par Gilbert Pélissier et Catherine Terzieff est consacré à Gérard Garouste (http://recherche.cndp.fr/).


 
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