L'hétérogénéité en arts plastiques
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La collection « Mag »
 
La forêt des masques et son fétiche


Sabÿn Soulard, collège Édouard-Vaillant. ZEP/ZS, Gennevilliers (Hauts-de-Seine)

Il m’importe particulièrement de dédier cet article aux élèves du collège Édouard-Vaillant de Gennevilliers ainsi qu’à son équipe pédagogique, auprès desquels j’ai vécu trois années d’une richesse inouïe et profondément humaine… Merci à eux tous.

« L’être qui habite une personne, c’est aussi son être…
C’est le même être et c’est aussi un “autre”… » 1
Tobie Nathan


Le cycle suivant est motivé par le désir d’explorer et de valoriser la richesse ethnique de mes classes, fortement métissées.
La forêt des masques

Rui Pires
Rubina Andrade de Souza

La première incitation recourt à un ancrage narratif, convocation du « conte », du mythe, également abordés en 6e dans les cours de français et d’histoire-géographie2. Volontairement, nous n’aborderons pas les objectifs de cette séquence d’un point de vue strictement disciplinaire.
L’intérêt de ce cours s’exprime surtout dans le fait de valoriser et favoriser la richesse poly-culturelle des élèves (donc leur hétérogénéité) sans en « stigmatiser » les indices.

« Il était, il y a trois fois très longtemps, une forêt obscure et puissante… Mais les arbres étaient des masques, leurs racines plongeaient au plus profond de la terre, et c’était une magie du fond des âges… »

Ce texte, lu à haute voix aux élèves, suscite commentaires et interprétations multiples.
Les thématiques « forêt », « arbres », « magie » et « masques » appartiennent à un imaginaire collectif et universel ; leur portée « archétypale » favorise une appropriation susceptible de convoquer une pluralité d’ancrages culturels.
Ainsi, à la faveur de la protection du récit (fictif) – dispositif poreux aux strates résiduelles des origines et de la mémoire –, pourra se dévoiler une culture autre, hétérogène à l’uniformisation de notre société et s’œuvrant en amont de l’être-au-collège.
La problématique du masque n’est pas anodine : elle suppose le « montrer/cacher », elle favorise l’émergence spontanée de l’imaginaire possiblement ethnique des élèves, puisque apparente protection des apparences. Elle permet aussi d’introduire à la richesse symbolique du masque, à son éventuelle fonction rituelle ou thérapeutique au sein de cultures traditionnelles, voire animistes – objet magique, support de projections diverses. Le masque enfin importe comme vecteur du passage du monde de l’enfance à celui de l’adulte ; à ce titre, il affirme son statut d’abri protecteur3.

Hafsa Makhlouf
Latifa Lahdayli

Il est demandé aux élèves de donner vie à cette forêt de masques, sur support raisin ; le recours au mythe, au récit, constitue ainsi une « protection », sorte de parade permettant aux enfants de ne pas se sentir « prisonniers » d’une demande trop explicite et inductrice de la part de l’enseignant.
La peinture sur grand format, sans tracés préalables, favorise l’instinct, la spontanéité…
Le récit fictif, enfin, convoque avant tout la puissance de l’imaginaire, et ainsi préserve de possibles ancrages « religieux », incompatibles avec le cadre laïc du collège. Mais il n’interdit pas, lors de la verbalisation, l’avènement de témoignages infiniment troublants…

Azzedine Oulmoudou
Tina Gyamfi

À titre d’exemple, je relaterai celui de Tina, élève d’origine ghanéenne4, timide, secrète, d’un âge indéterminé, gênée par sa très grande taille, mais aussi très impliquée, dès le début de l’année, dans le cours d’arts plastiques. Invitée à commenter sa peinture, elle s’enhardit peu à peu et nous explique que sa forêt des masques est constituée de la ronde des esprits des morts, les ancêtres, à la fois puissants, dangereux mais aussi protecteurs.
Je l’interroge sur l’apparence qu’elle leur a donnée : figurations spectrales, lavis de gouache blanchâtre, flottant à la surface de la peinture… Ses camarades, fascinés, l’interrogent et, ce faisant, apportent une sorte de reconnaissance à son récit, sa culture d’origine…

Me voici à nouveau confrontée à cette zone de trouble, intervalle ténu mais tenace, où se décèle la survivance d’une culture originelle prégnante mais secrètement présente puisque s’inscrivant difficilement dans notre société « laïque » occidentale5 (acculturation/délocalisation des esprits et des objets de pouvoirs, hors la terre ancestrale) ; cette survivance imprègne cependant l’imaginaire et la psyché de l’enfant – elle affleure ici dans la présence de l’œuvre.
Je ne peux que témoigner du bonheur d’assister à la reconnaissance de l’univers de Tina par ses camarades ; se sachant « protégée » par le récit, elle n’ignore pas « que je sais » – sans que cela s’énonce explicitement : le récit n’est pas qu’une histoire, il est aussi réalité pour elle et sa famille, ailleurs (au Ghana, pas ici en France), mais ici, tout de même, en grâce de « la vision » ou puissance de l’imag(e)-inaire, advient une reconnaissance implicite et feutrée. Ce qui confère, dès lors, au cours d’arts plastiques une dimension autre, « hétérogène », poreuse à la richesse occulte de cultures étrangères…

Cette première incitation, densifiée par la parole des élèves lors de la verbalisation, a induit la seconde partie de ce cycle, explicitement axée sur l’hétérogénéité en œuvre dans la pratique des arts plastiques (à travers l’usage des matériaux).
Donner vie à un fétiche convocateur de l’esprit de la forêt des masques

Édouard Appiah
Sarah Tafat
Amèle Zerga

Contraintes
1. Travail tri-dimensionnel, à partir de divers matériaux de récupération impérativement trouvés et apportés par les élèves.
2. Hauteur maximale : 40 cm.
3. Temps d’effectuation : quatre séances de une heure.
Les élèves ont à leur disposition des ficelles, du fil de fer, du ruban adhésif, un pistolet à colle muni de ses cartouches.

Cette seconde incitation introduite à la fin de la verbalisation relative à la forêt des masques continue de s’inscrire dans un registre « narratif » et ludique où importent la puissance de l’imaginaire, sa dynamique : « Ce fétiche est un objet de pouvoir magique, bien que minuscule. Il permet de faire surgir l’esprit de la forêt des masques. Les matériaux qui le constituent sont porteurs de cette magie. Ils ne sont pas choisis au hasard, mais racontent déjà une histoire, ils portent la mémoire du fétiche…6. »
Il est essentiel que les enfants s’impliquent en faisant l’effort de prélever des matériaux soigneusement choisis chez eux et de ce fait, « étrangers » à l’univers homogénéisant du collège. Ainsi pourront-ils mieux ressentir et conscientiser leur présence « charnelle » et expressive, constitutive du fétiche. Cette incitation apparaît motivante ; le fétiche peut s’apparenter à une « poupée magique », de portée universelle et que tout enfant s’approprie instinctivement7.
Objectif et notions
La question de l’hétérogène à travers le bricolage
(Certains aspects ont été abordés lors de la verbalisation.)
Le bricolage comme assemblage de matériaux hétérogènes, voire hétéroclites, possiblement fragmentés, et souvent prélevés. Ils peuvent être d’origine organique (cheveux, fibres, etc.), végétale (feuille, écorce, branchette, etc.), minérale (minuscules cailloux, nacre, etc.), manufacturés (plastiques, etc.).
Les opérations plastiques diversifiées induisent dans leurs pluralités cette notion archaïque de bricolage, « création constituée par un arrangement fonctionnel d’éléments préexistants et hétéroclites8 » : coller, coudre, inciser, scotcher, ficeler, plier, joindre, colmater, compresser, chiffonner…
L’hétérogénéité des matériaux, porteurs de mémoire(s) et d’histoire(s) donc d’expressivité, existe sur plusieurs registres :
– les matériaux-rebuts : le reste, sa fragilité, sa pauvreté, inhérentes à un quotidien marqué par le consumérisme, donc la prolifération des déchets. Matière transitoire, infirme, mais possiblement transmuée lorsque réinvestie dans/par l’œuvre (par exemple : pots de yaourts, papiers de chocolat ou malabars, bouchons en plastique ou en liège) ;
– les matériaux-fragments résultent du prélèvement d’un tout, autrefois compact ; ils attestent d’une unité (homogénéité ?) perdue et témoignent d’une présence indicielle : le débris mais aussi la relique, précieuse.
  • Le fragment incite à la rêverie, il nourrit l’imaginaire et laisse entrevoir des bribes d’histoires et de mémoires (par exemple : les morceaux de tissus référencés au pays d’origine et qui induisent la partance ou l’exil, mais aussi les chatoyances de l’intime ailleurs).
  • Le fragment comme « démembrement » ou démantèlement (par exemple : boutons, perles de colliers, fragments de montre) : menus trésors éclatés, disséminés, réinvestis, ré-agencés, revivifiés.
Fabrication du fétiche, étrange objet polysémique et hétérogène
« Faire du neuf à partir de débris… » (Kurt Schwitters.)
Ambivalence de cet objet magique porté, pétri, révélé par le travail de la main, doué de mana9 en ses matières joyeusement hantées, porteuses de présences et d’odeurs, à travers un ancrage fictif qui cependant convoque l’intime, le quotidien, l’appartenance à un milieu (familial, culturel, social)… Fils et tissus d’histoires achoppées en la chair de l’œuvre… fil(s) de récit(s)… Participation des parents dans le don de menus « objets » grappillés, puis décontextualisés ; frottement des origines à travers l’échange et/ou le partage de leurs « trésors ».
L’avènement du fétiche participe de l’(a) (ré)-écriture d’un « récit » que les matériaux porteurs de mémoire(s) insufflent instinctivement. Récit(s) assourçant(s) car protégés par l’alibi de la fiction, le rôle de l’imaginaire. Les enfants d’ailleurs s’investissent avec passion et enthousiasme, et, fait marquant car rare, tiennent presque tous à récupérer leur fétiche, à le montrer à leur famille, à le rapporter dans la sphère de l’intime

Ainsi, l’hétérogénéité s’exerce sur plusieurs registres : à travers l’expressivité des matériaux, elle convoque divers espaces (ici et ailleurs, bribes d’Afrique, de Maghreb, d’Asie…) et temporalités (mythique, archaïque, cultuelle, enfantine…).
Aucun enfant ne se sent exclu puisque protégé par la puissance de son imaginaire, choix affirmé d’une histoire où le masque comme abri symbolique et psychique favorise une création libérée de tout formatage.

Rabab Semlali
Samia Ghiat

Œuvres de référence
  • Les « chairdâme » ou « poupées de mémoire » de Michel Nedjar (à base de schmattess).
  • Certains aspects de l’œuvre d’Annette Messager.
  • On peut consulter par exemple le dossier élaboré par Stephan Barron (http://stephan.barron.free.fr).
  • L’exposition « Magies » au musée Dapper. Cf. le catalogue Magies, éditions Dapper, 1996.
  • « Magiciens de la terre », exposition à la Villette et au Centre Georges-Pompidou, sous la direction de Jean-Hubert Martin.
  • Cf. le catalogue d’exposition Magiciens de la terre, éditions Centre Georges-Pompidou, Paris 1989.
  • L’exposition « Poupées », à la Halle Saint-Pierre.
  • Cf. note 7.

Paroles d’élèves
Dans le cadre d’un Mag arts consacré à l’hétérogénéité, il me semble important d’entendre la voix (voie) autre des élèves. Ces textes ont été écrits avant la verbalisation, par ceux qui avaient fini leur travail10.
Goliath


Tina Gyamfi
Le nom de mon fétiche est Goliath : ses pouvoirs sont qu’il rend les gens fort puissants ; il essaye d’attirer les gens et il leur jette alors un sort. […] Les tissus viennent d’Afrique, de mon pays : le Ghana. C’est un fétiche inventé, aux couleurs plus sombres qu’au Ghana, car normalement, le noir symbolise la mort de quelqu’un. »



Bada-Boum


Fayçal Hiba
« Bada-Boum est le fétiche du chamane de la forêt des masques. Bada-Boum a le pouvoir de faire renaître les hommes et les femmes au cœur pur mais non ceux au cœur de pierre (les Sans-Cœur). Il les fait renaître en leur plantant des aiguilles dans le cœur ; il détient ce don de sa mère Bada-Chi et de son père Bada-Kha. »



Boisogatoristopolire-Heurostite
Kevin Richefeu

« Le nom de mon fétiche est Boisogatoristopolire-Heurostite. Il est composé de bois et de dégradation de montre mais aussi de restes de papiers. Il fait pousser les arbres à masques plus vite, en tournant l’aiguille de sa montre ; il fait pousser les plantes-à-masques pour parler aux esprits, mais il peut aussi brûler tout ce qui bouge... Il est apparu en 18976311320490 avant J.-C. Il parcourut de longs kilomètres dans l’espace et dans le temps pour arriver ici. Il est déchiré par des dinosaures, et les bois l’ont fait apparaître. »


Abacouchi

Christian Paris
« C’est l’histoire d’Abacouchi, l’ancien maître des arbres. Il emporte toujours sur lui son bois fétiche. Tous les arbres sont ses enfants ; il punit tous ceux qui leur font du mal. Il s’habille avec tout ce qu’il trouve. Lorsqu’il mourra, il se transformera en arbre et si vous tendez l’oreille le soir, dans la forêt vous entendrez ses pas au loin, là-bas, au fond de la forêt des masques… »



Toradebou

Rhizlaine Braja
« C’est l’histoire de l’arbre sec auquel on pouvait faire confiance ; tous les jours on pouvait se confesser à lui, et il résolvait tout en un clin d’œil. Mais un jour, un arbre vint à lui ; cet arbre se nomme Toradebou et lui raconte son histoire qui était irréparable. À ce moment, l’arbre sec cligna des yeux mais le problème était toujours là. Sa réputation se dessouda et l’arbre sec périt à cause des bûcherons. »


Conclusion
Les arts plastiques existent au carrefour d’influences et de domaines multiples ; ainsi affleurent de nombreuses strates brassant divers registres tant culturels, psychologiques, historiques que philosophiques… conjointement à la fabrication d’images ou objets.
Importe alors la fonction structurante de l’imaginaire qui, en ses zones mouvantes de troubles, d’intuitions, rémanences ou fulgurances, affirme cependant l’urgence d’un terroir où survit « la part maudite »11 (car inassignable) de ce qui ne saurait se définir, mais se réinvente à chaque fois (puisque s’originant en « l’autre-en-soi »12)…

Yazid Kirri
Ouvertures bibliographiques
  • Rémo Guidieri, L’Abondance des pauvres, éditions Le Seuil, coll. « Recherches anthropologiques », janvier 1984. Cf. plus particulièrement les chapitres I et VI : « Babel 1 » et « Babel 2 ».
  • Georges Bataille, La Part maudite, éditions de Minuit, et L’Expérience intérieure in Œuvres complètes, vol. V : « La somme athéologique », éditions Gallimard, 1973.
  • Georges Didi-Huberman, L’Image survivante, Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg, les éditions de Minuit, coll. « Paradoxes », 2002.
  • Les ouvrages de l’ethnopsychiatre Tobie Nathan.


 
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