Éric Joseph, professeur d'éducation musicale
L’hétérogénéité est une des composantes de la profession d’enseignant. Qu’il la considère comme une richesse, un atout ou comme un handicap, un professeur se doit de composer avec la diversité des publics qui lui sont confiés. Comment trouver l’idée, le déclic qui va faire que tout en étant fidèle aux sacro-saints programmes, une leçon ou une séquence de cours va fédérer l’ensemble des élèves d’une classe, du moins bon au meilleur, du moins motivé au plus volontaire ?
Les enseignants d’éducation musicale doivent considérer ce problème de plusieurs points de vue : différences de goûts entre les musiques abordées en cours et celles que les adolescents écoutent dans leur écrasante majorité, décalages certains entre les élèves d’une même classe selon leurs motivations, leurs résultats, leurs capacités…
Sans parler de recettes, mettons en évidence quelques pistes déjà testées en cours et qui ont permis l’émergence d’un intérêt et d’une écoute satisfaisante dans le contexte qui nous intéresse.
La recherche d’un dénominateur commun
Dès la première approche, ce qui saute aux yeux, c’est le fossé existant entre des élèves qui, par leur milieu sociofamilial, ont une incitation culturelle peu développée en comparaison de celle d’autres élèves pour qui l’accès à toutes sortes d’informations et de connaissances fait partie du quotidien. Face à cet éclectisme scolaire, il m’a fallu, dans le cadre de la pratique instrumentale par exemple, trouver des pièces appropriées. Il paraît important de ne pas décourager les élèves les moins doués avec un morceau trop dur et de faire en sorte qu’à l’intérieur d’une pièce musicale chacun trouve son compte selon ses aspirations personnelles, tant vis-à-vis de la mélodie, que du rythme, de l’orchestration ou du style de la musique.
Là est la difficulté pour l’enseignant : détecter au sein d’un morceau les différents éléments grâce auxquels, au bout du compte, la pièce musicale choisie plaira au plus grand nombre.
Au travers de l’apprentissage et avec mon aide, les élèves ont découvert et pris conscience des différents aspects du morceau. Ils se le sont approprié et ainsi l’hétérogénéité initiale, bien souvent manifestée par un découragement collectif et anticipé, s’est transformée peu à peu, au fur et à mesure du travail, en consensus général autour de la pièce musicale abordée.
Les enseignants chanceux qui disposent de moyens importants tels que percussions ou claviers peuvent diversifier les apprentissages autour d’un même morceau musical. J’ai ainsi pu enrichir le tissu instrumental de la classe en abordant la polyphonie.
Ce travail s’est fait, en 6e par exemple, avec un morceau intitulé « Pop Song » extrait de Objectif 6e des éditions Van de Velde. Les élèves étaient divisés en deux groupes, l’un à la flûte à bec, l’autre au clavier. Les arrangements effectués sur ce morceau mettaient en évidence tantôt un pupitre d’instruments tantôt l’autre. Les élèves ont dû, outre l’apprentissage de leur partie, s’habituer au fait qu’elle n’était pas forcément la partie principale et qu’elle ne devait pas, au sein de la polyphonie, être jouée n’importe quand.
Ce travail a encore été plus approfondi avec les classes de 3e qui, dans le cadre d’une séquence globale sur l’étude de la musique de film, ont eu à apprendre un morceau intitulé « Farewell To Cheyenne » extrait de la bande originale du film Il était une fois dans l’Ouest, écrite par Ennio Morricone. Outre les pupitres habituels : flûtes à bec et claviers, un troisième groupe d’élèves a été constitué qui avait pour tâche de siffler la mélodie en même temps que les flûtistes, d’où une polyphonie encore plus développée.
La variété des rôles sur une musique présente un double avantage : à la fois motiver autrement les meilleurs élèves (déjà musiciens pour certains) mais aussi mettre différemment en valeur les élèves qui ont plus de difficultés et pour qui flûte à bec et « souffrance » relèvent le plus souvent de la synonymie !
L’utilisation de plusieurs sortes d’instruments m’a également permis de travailler sur l’hétérogénéité de la classe en favorisant la prise de conscience de chaque élève au sein du groupe, le respect de l’autre et le rôle à tenir afin d’atteindre l’homogénéité de l’interprétation collective et de la qualité d’une pièce musicale.
Réduire les distances culturelles
Une autre activité qui en général n’a pas la faveur des élèves n’est autre que l’activité d’écoute. Les adolescents ont, dans leur énorme majorité, des goûts trop affirmés et trop différents pour pouvoir s’intéresser aux musiques qui leur sont proposées dans le cadre d’un travail en cours. L’hétérogénéité entre leur environnement sonore limité à deux ou trois styles musicaux (Rap, Rn’B, Hard Rock…) et celui que je suis amené à leur faire découvrir est importante.
Afin de gommer cette hétérogénéité, il me faut provoquer leur adhésion et leur intérêt pour un style musical qui, bien souvent, leur est étranger et dans lequel ils ne se retrouvent pas du tout, à savoir : la musique « savante », « classique », voire même tout simplement symphonique.
Comment obtenir de mes élèves toute l’attention nécessaire à la découverte de ce répertoire orchestral, choral ou de chambre qu’ils vont aborder avec moi en classe ? Trois idées me sont venues à l’esprit. Trois idées que, depuis, j’utilise régulièrement car elles me semblent donner des résultats.
Tenant compte du fait qu’aujourd’hui, les adolescents sont très acquis aux médias audiovisuels, j’ai fait le choix de reprendre cette tendance à mon compte en sélectionnant pour mes cours et dans la mesure du possible des musiques qui répondent aux critères exigés par l’objet de la leçon et qui sont utilisées soit à la radio, soit à la télévision, dans des films, des publicités, etc. Par ce biais, connaissant déjà cette musique, les élèves n’ont pas à effectuer la démarche de se l’approprier. Ils semblent donc surpris puis contents de la réentendre et surtout de savoir précisément de quoi il s’agit (titre, compositeur, époque). Je constate cette satisfaction à plusieurs occasions : en 4e lorsque l’on travaille sur l’opéra avec l’air de la Reine de la Nuit « Der Hölle Rache Kocht in meinem Herzen » extrait de La Flûte enchantée de Wolfgang Amadeus Mozart et utilisé pour une publicité sur le riz, en 3e lorsque l’on travaille sur le poème symphonique avec L’Apprenti sorcier de Paul Dukas repris par les studios Disney pour leur dessin animé Fantasia, en 6e lorsque l’on travaille sur la musique pour chœur avec « O Fortuna » extrait de Carmina Burana de Carl Orff repris par plusieurs groupes de rock.
Il m’est alors beaucoup plus facile en tant qu’enseignant d’aborder le contenu même du cours en travaillant avec les élèves sur toutes ces musiques, leurs aspects, leurs caractéristiques, amenant ainsi la classe vers la notion importante de ma leçon, qu’elle soit d’ordre historique, technique ou formel.
Directement liée au point que l’on vient d’évoquer, la façon de parler d’un morceau de musique influence fortement la perception qu’en ont les élèves. De ce point de vue, outre la condition sine qua non d’aimer et de croire en la musique que l’on a choisie, il me paraît important de vulgariser, de désacraliser le compositeur et le contexte de création de l’œuvre. J’essaie toujours de trouver et donc de raconter à la classe deux ou trois anecdotes sur le compositeur, sa vie, son œuvre afin que les élèves, subitement, aient de la compréhension pour cet homme et se sentent donc plus proches de lui. Faire aller le compositeur à la rencontre des élèves en le rendant accessible car humain et « vivant » me semble être un élément important pour qu’ils s’intéressent à lui.
J’ai ressenti beaucoup d’émotion chez les élèves de 5e lorsque nous avons travaillé sur la symphonie et que je leur ai fait écouter la Cinquième Symphonie op. 67 de Ludwig Van Beethoven tout en parlant de la vie de cet homme (son enfance, sa surdité) et de l’impact qu’elle a eu sur sa musique. J’ai vu des élèves s’intéresser à Wolfgang Amadeus Mozart lorsque nous avons écouté son Requiem K626 et que nous avons évoqué la mort prématurée du compositeur sans qu’il ait pu terminer cette œuvre.
Puisque les adolescents sont sensibles aux médias audiovisuels, il me paraît évident et intéressant d’évoquer la musique de film. Certes, une musique de film ne fait pas partie du répertoire dit « savant » ou « classique » mais elle présente deux avantages : elle « parle » aux élèves car des images y sont rattachées, et le plus souvent son exécution requiert le même orchestre symphonique qu’une symphonie de Gustav Mahler ou d’un Piotr Tchaïkovski.
Ces deux caractéristiques me semblent être un bon moyen de permettre aux élèves d’accéder à la musique symphonique dans son ensemble et ainsi, de réduire l’hétérogénéité, l’écart entre leur environnement sonore et celui qu’ils abordent en cours. La corrélation que, d’eux-mêmes, ils font entre les images du film et sa musique leur donne, bien souvent, la motivation nécessaire pour aborder et travailler le répertoire symphonique.
Je vérifie régulièrement ce phénomène en 6e par exemple, niveau pour lequel l’étude de la musique pour orchestre peut passer par l’écoute d’une musique de film. Nous travaillons donc sur plusieurs bandes originales suivant les années pour aborder des problématiques telles que les paramètres du son, les différentes masses sonores ou les liens musique-argument, avec soit « The Raiders March » extraite de la bande originale du film Les Aventuriers de l’arche perdue composée par John Williams en 1981, soit « The Chickens are revolting », issue de la musique du dessin animé Chicken Run composée par John Powell et Harry Gregson-Williams en 2000.
En 3e, c’est un peu différent. L’étude de la musique de film fait partie du programme de l’année. Nous axons donc le travail sur l’histoire de la musique de film, son rôle, son évolution, ses différentes tendances en abordant divers exemples tels que le morceau « Masbath’s Terrible Death » issu de la bande originale du film de Tim Burton Sleepy Hollow, composée par Danny Elfman en 1999, ou bien encore de nouveau un extrait de Chicken Run intitulé « Building The Crate ».
Toutes les idées évoquées ici ne sont pas des recettes miracles et ne me permettent pas d’échapper aux problèmes de tous les enseignants : la motivation parfois totalement absente des élèves, leur manque de confiance en soi…
L’hétérogénéité scolaire n’est pas facile à gérer ; ces quelques points de vue me permettent au moins d’essayer d’intéresser et donc d’inclure un maximum d’élèves dans la vie d’une classe durant un cours d’éducation musicale.
Cette homogénéité de fonctionnement passe, en ce qui me concerne, par des choix de travail qui constituent ce qui me semble un bon compromis entre mes goûts personnels, mes obligations d’enseignant et les dispositions de mes élèves. Je ne les ai pas systématisés dans ma façon de travailler mais j’y recours de façon régulière.
Références des œuvres citées
- Il était une fois dans l’Ouest, Ennio Morricone, BMG Ariola, 1969.
- La Flûte enchantée, Wolfgang Amadeus Mozart, Hungarian Festival Chorus/ Failoni Orchestra, Direction Michael Halasz, Naxos, 1994.
- L’Apprenti sorcier, Paul Dukas, Orchestre de Suisse Romande, Direction Ernest Ansermet, Decca, 1992.
- Carmina Burana, Carl Orff, Chœur et Orchestre de l’Opéra de Berlin, Direction Eugen Jochum, Polydor International, 1968/1988.
- Symphonie n° 5 en ut mineur op. 67, Ludwig Van Beethoven. Los Angeles Philharmonic Orchestra. Direction Carlo Maria Giulini. Polydor International, 1982.
- Requiem K 626 en Ré mineur, Wolfgang Amadeus Mozart. Philharmonia Chorus & Orchestra. Direction Carlo Maria Giulini. EMI Records, 1979/1986.
- Les Aventuriers de l’arche perdue, John Williams. London Symphony Orchestra. Direction John Williams. Silva Screen, 1981/1995.
- Chicken Run, John Powell/Harry Gregson-Williams. RCA Victor, 2000.
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