Mario Giacomelli
Né en 1925 et mort en 2000, Mario Giacomelli a une pratique atypique. Photographe autodidacte, il possédait un appareil médiocre : « une boîte à rien ». Mis à part un aller à Lourdes et un reportage sur la faim en Éthiopie, il a fait toutes ses photographies près de Senigallia dans sa province italienne des Marches. Pourtant célèbre, découvert dans les années 1960 par John Szarkowski, conservateur de la photographie au Museum of Modern Art de New York, il vivait de son métier d’imprimeur. Il aimait travailler loin des curieux, développer chez lui ses clichés la nuit, scruter les êtres et les regards.

Image extraite de la série « Io sono nessuno ! », 1991-1995.
© Eredi Giacomelli
En apercevant cette image 1 (avec un plus petit format et des contrastes différents) dans le numéro de mars 2005 de « Connaissance des Arts », j’ai cru voir la reproduction d’une peinture. Comme chez Poliakoff, les éléments se jouxtent et s’imbriquent dans une tension d’autant plus perceptible que s’opposent le très lumineux et le très sombre. J’ai même hésité entre peinture et gravure : la longue droite oblique qui semble séparer la gauche lumineuse d’une droite obscure et qui est « portée » par la tête du petit chien, m’est d’abord apparue comme un puissant trait de pointe-sèche aux barbes chargées d’encre 2.

C’est en fait une photographie en noir et blanc étonnante. Si l’étonnement ne provient pas du simple constat « photographique » d’une réalité rustique dont, de prime abord, on ne saisit pas l’intérêt, en revanche, les composants formels mettent en doute notre perception. Chaque détail est repérable, nommable : un oiseau, un mur, un chien, un arbuste… mais il est aussi tout autre chose.

On sent bien que l’arbuste central est en relation avec la médiane verticale de l’image qu’il semble éviter. Finement modelé et légèrement noueux, il a quelque chose d’une grande danseuse très maigre dont un pied prend appui sur celui de la médiane. Elle lève les bras et une jambe pour traverser toute l’image dans un savant déséquilibre que tout le reste des éléments tente de compenser… à moins qu’à l’inverse, ce ne soit elle…

L’équilibre/déséquilibre entraîne tout. Dans l’immense clarté de gauche, la baie noire centrale semble « extraite » de la masse noire de droite où subsiste une tache blanche plus ou moins rectangulaire, celle d’un drap dont on se demande ce qu’il fait là hormis compenser, en négatif, le poids du noir de la baie. Notre cheminement se confirme devant les deux oiseaux centraux qui, de leurs queues, font passer, l’un du blanc dans la baie noire, l’autre du noir sur le mur blanc. On balance ainsi constamment de l’anecdote figurative, l’arbre, l’oiseau… à une problématique plastique d’équilibre et réciproquement. « Je crois à l’abstraction, dans la mesure où elle me permet de m’approcher un peu plus du réel. Je ne tiens pas à décrire les événements de l’extérieur, je veux en faire partie. Parfois je me dis que mes photographies les plus importantes sont celles que j’ai vécues sans les faire 3. »

Photographie de la réalité, on doute. La grande surface claire est une façade que de nombreux indices désignent comme frontale pour le photographe, les côtés de la baie centrale et sa base sont parfaitement perpendiculaires, les traces de planches ou rangs de briques n’ont rien de convergent : le bas du mur devrait, lui aussi, être parallèle à la base de la baie. Or la truffe du chien blanc traverse, tendue entre le pied de l’arbuste et celui de l’angle du mur, une ligne d’herbe qui donne une forte sensation de fuyante. Nos lectures habituelles de photographies nous incitent à chercher du vraisemblable, elles sont complètement torpillées.

Si les hachures des tiges qui sortent du mur et de leurs ombres ont plus d’intérêt graphique que d’intérêt documentaire, on est toutefois intrigué tout autant par un effet de répétition – aussi improbable que perceptible – de certaines tiges que par la singularisation de quelques-unes qui deviennent perchoir à oiseau ou index pointant vers le chien... Des orientations d’ombres semblent paradoxales. L’ombre elle-même de la silhouette, en bas et à gauche, surprend : est-elle humaine, féminine ?

Les demi-teintes sont mangées par une lumière irradiante. Sauf pour l’arbuste et le drap, les modelés tendent à disparaître et les objets perdent de leur réalité au profit de découpes plus abstraites. On en vient à se demander s’il s’agit d’une mise en scène d’éléments posés là, avant le cliché ou au tirage. On s’interroge sur d’éventuelles superpositions, juxtapositions ou inclusions d’images. Ces manipulations sont toujours délicates, subtiles. Elles nous renvoient à l’analyse de notre perception et de notre interprétation de l’image. Le travail sur notre regard induit la recherche de celui du photographe qui a créé, construit, savamment, ce que nous regardons.

Ses images sont mystérieuses car il aime brouiller les pistes, exalter les contrastes, surexposer les blancs. Il y a de la magie, de la légèreté dans ce travail de poète, dans cette capacité à se jouer de l’objectivité de l’image photographique. Il affirme l’unicité de son regard capable de saisir l’hétérogénéité des lieux, des mouvements des êtres et des lumières, dans le temps.



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