Mag arts : L'hétérogénéité en arts plastiques
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Parti pris


Daniel Mary

Autour des deux racines grecques heteros : autre et genês : engendré par, une constellation de repères est associée au mot hétérogénéité.

Ce qui est « autre » n’est pas « conforme », « normal », « habituel », « ordinaire » donc « dérange » l’ordre établi, n’est pas « dans le ton » donc « détonne », n’est pas « à sa place » donc « indispose », « gêne » parfois jusqu’à la signification ancienne de ce mot (géhenne) : « met au supplice ».

Peut-on s’associer sans crainte à « ce qui est engendré par l’autre » ? La peur de « l’alter » et de « l’altération » est-elle fondée ? Le risque n’est-il pas de « s’aliéner en cédant à autrui » ?
Né au moment où les révolutionnaires français envisagent d’étendre « les droits de l’homme » aux métis libres mais certainement pas aux esclaves noirs, le « Qu’un sang impur abreuve nos sillons ! » de notre vibrante Marseillaise n’appelle-t-il pas au crime face à « l’invasion étrangère » ? L’Histoire regorge de temps où « l’étranger » est synonyme d’« ennemi »… qu’il faut « empêcher d’entrer », « chasser » sinon « détruire ». Les préjugés raciaux, la xénophobie et les séparatismes ne manquent pas de supports toujours féconds et la quête du « bouc émissaire » comme l’appel au « sacrifice nécessaire » – quand ce n’est pas la légitimation du « génocide » – hantent encore nos problèmes de sociétés quelle qu’en soit l’échelle. Par peur, par paresse ou par sensation d’économie, la séparation, l’enfermement, l’expulsion restent des sanctions ordinaires et l’on préfère souvent couper plutôt que de comprendre et d’intégrer. Le « diviser pour régner » a considérablement exagéré voire créé de toutes pièces des différences que certaines investigations scientifiques réduisent aujourd’hui à néant : il n’y a pas de différence de race entre les hommes et, comme les couleurs, leurs gènes sont tous « miscibles » (par ailleurs les croisements créent des hybrides vigoureux doués de résistances exceptionnelles aux agressions du milieu de vie).

Rencontrer la différence de l’autre est indispensable pour se constituer soi-même, depuis la prise de conscience par le bébé que sa maman est autre qu’un instrument esclave de ses moindres désirs jusqu’à l’élaboration d’une pensée adulte capable d’ajouter l’originalité de ses propres découvertes à la production existante. Aucune de nos recherches ne se donne comme objectif ce que l’on a déjà… Chacun s’agrandit des apports de l’autre. Les différentes langues et cultures s’enrichissent constamment de leurs échanges. Notre emprunt à l’anglais du mot « acculturation » (1959) a permis de désigner les changements dans leurs types culturels que connaissent les groupes de cultures différentes qui vivent en contact direct et continu. L’autre stimule la curiosité, l’intérêt, l’étonnement : il apporte du nouveau. De jeunes Anglais ont mis en évidence, dans les groupes, la tendance dominante aux associations entre les personnes les plus différentes les unes des autres. La diversité est une richesse, elle permet de choisir et la caverne d’Ali Baba reste un lieu de ravissement où « la possibilité de voir beaucoup de choses, cela donne des idées1 ».

Prendre et donner sont au cœur des arts plastiques. La plasticité n’est-elle pas la propriété de ce qui peut prendre la forme qu’on lui donne et la conserver ? Nous avons tous intérêt à cultiver nos plasticités plurielles pour développer et la tolérance de notre capacité d’accueil et la générosité de nos contributions. Cette plasticité est largement mise à l’épreuve en classe. Nous y apportons beaucoup d’éléments qui sont étrangers à nos élèves, parfois trop : plus que ce qu’ils ne peuvent accueillir en peu de temps. Les élèves eux-mêmes débordent largement nos habitudes et la classe est un vaste chantier d’échanges où le professeur qui a les sens en éveil est rarement celui qui apprend le moins, presque toujours celui qui travaille le plus. Il apprend d’autant plus en arts plastiques, qu’à la place du cours « magistral » il est sollicité pour accompagner, faire réfléchir, enrichir les projets des élèves. Les échanges ne sont pas nécessairement des affrontements, professeur et élèves peuvent ensemble avancer vers l’incroyable « hétérogénéité » des productions artistiques avec ce qu’elles apportent chacune de singulier. C’est un espace transitionnel dédramatisant et attractif, surtout « il autorise » dans le plein sens du terme : il permet à chacun de devenir auteur.

En partie parce que les arts plastiques prennent souvent beaucoup de temps et que « cet instrument désaccordé que l’on appelle l’âme humaine ne nous sert qu’à changer d’idée2 », les productions d’élèves sautent parfois du coq à l’âne sans prévenir et des pans entiers d’idées disparaissent, pas seulement pour que l’on trouve moins vite3. Mais parfois il s’agit d’affirmations volontaires. J’ai en mémoire une production d’élève, un Oiseau 4 juxtaposant des lignes droites tracées à la règle, variées dans l’épaisseur et l’espacement des traits et des courbes dessinées à la main en évitant à chaque fois de répéter le même motif : un besoin impérieux de varier, d’inventer autre chose.

Au cours du stage « L’Exposition » que j’avais organisé pour le rectorat de Paris à l’Union des Arts, François Mathey, qui en était le conservateur en chef, nous avait raconté la naissance de l’idée de son exposition « Sur Invitation ». Il venait de lire qu’il y avait eu plus de 3 000 peintres français entre 1730 et 1740. Tous avaient été reçus « maîtres », ce qui signifiait que tous produisaient une peinture de la plus grande qualité exigible à l’époque. Il en parlait avec un collègue et, ensemble, ils essayaient de retrouver les noms de ces artistes. « C’est long dix minutes d’horloge, faisait-il remarquer, les doigts de nos mains avaient suffi pour compter ceux dont nous pouvions nous souvenir. Ils savaient tous faire la même chose. Peut-être le fait qu’ils faisaient tous la même chose avait-il contribué à ce qu’on les oublie 250 ans après. Qu’en sera-t-il, dans 250 ans, de nos artistes actuels qui font tous, à leurs yeux et aux nôtres, des choses si différentes ? ». François Mathey a invité tous les artistes qui, dans les vingt années précédentes, avaient été présentés dans une galerie ou un musée. Tous n’ont pas été exposés, certains étaient absents lorsque l’information leur a été envoyée, d’autres n’étaient pas disponibles. Beaucoup ont été furieux d’exposer dans cette hétérogénéité de voisinage. L’exposition n’en a pas moins été un moment remarquable pour la réflexion sur cet art contemporain et son devenir.


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