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Do Mesrine
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Propos recueillis par Daniel Mary
 L’« atelier » de Do Mesrine avec Le Roi d’Ifé (de dos), 2000. 195 cm de hauteur, peau de chèvre huilée sur papier mâché avec armature métallique légère, divers accessoires. À droite, Le Roi d’Ifé (de face), détail. |
Si je suis né en France, à partir de cinq ans, j’ai grandi en Afrique avec ma mère et mes grands-parents, d’abord au Sénégal puis essentiellement au Togo. Adolescent, j’ai retrouvé la France à l’École des beaux-arts de Bourges : un immense sentiment de liberté. J’ai voyagé. J’ai fait plusieurs tentatives pour travailler et vivre au Togo…
Aujourd’hui je vis et travaille ici, à Paris, dans ce minuscule studio d’un deuxième étage. Le Roi d’Ifé 1 et certaines autres de mes sculptures sont plus grandes que moi. Leur poids ne dépasse pas la limite de ce que je peux soulever et leur taille doit leur permettre d’entrer dans l’ascenseur. Elles naissent dans cet « atelier », sur les quelques dizaines de centimètres carrés disponibles entre le lit et le point d’eau, au cours d’un fabuleux corps à corps impossible à décrire. Jusqu’à ce qu’elles soient exposées, je n’ai, chez moi, aucun recul pour les voir correctement en entier. J’ai aussi besoin du calme de la nuit pour travailler, ce qui ne suffit pas pour les grosses pièces : Le Roi d’Ifé m’a occupé nuit et jour pendant plus de trois mois. Heureusement pour les voisins, les techniques que j’utilise ne sont ni bruyantes ni toxiques : je consomme surtout du papier, de la colle, de l’eau... et de la patience. Je trouve partout, ici, des qualités simples de papiers qui conviennent très bien et tout le monde peut faire facilement du papier « mâché ». C’est un peu plus compliqué d’exploiter toute la plasticité de ce matériau pour lui donner et conserver le volume jusque dans les plus petits détails. Le reste, c’est une autre affaire, franchement plus complexe.
 Esclave de retour vers Ifé, 2000. 90 cm. |
J’en appelle aux sources profondes et toujours vivantes de l’Afrique. En cela je suis effectivement un artiste africain d’abord concerné par cette partie plus proche de l’Océan qui borde le golfe du Bénin. Quand j’étais enfant, il y avait partout, à Lomé, des célébrations ; les offrandes, dans la rue, c’était normal. Si mes sculptures ne sont pas des objets religieux nécessaires aux rituels du culte vaudou, elles doivent beaucoup à ma compréhension de la culture vaudoue intimement liée, d’une part aux racines africaines les plus anciennes (probablement depuis la naissance de l’humanité) et, d’autre part, à l’histoire de l’esclavage. Ce n’est pas rien qu’en dépit de la séparation, de la déportation et des sévices épouvantables, les esclaves aient pu communiquer à travers leurs pratiques ancestrales et survivre. Le vaudou, c’est aussi l’aliment de cette continuité de vie, par-delà la mort, la possibilité du retour vers Ifé 2.
 détail |
En équilibre sur une vague, l’esclave, après sa mort, revient vers Ifé. Cette coiffure, énorme de face et très mince de profil, est chevauchée par un petit personnage qui vient là, littéralement comme peuvent venir des idées, et qui accompagne. Le chevauchement est un thème très important. Des pendentifs masquent les yeux de l’esclave dont le regard s’est totalement intériorisé. La mer est aussi un thème considérable, j’ai consacré plusieurs productions aux déesses de la mer, les « mamywatas ».
Pratique de tolérance et d’humilité inspirée, le vaudou, c’est tout autre chose que les caricatures méprisantes qu’en font certaines séries américaines aux clichés faciles. Il est d’autres moyens que le mensonge grossier de poursuivre les tentatives d’écrasement opérées jadis par l’association des missionnaires et des négriers, le silence en est un. Je remarque qu’à propos de Jean-Michel Basquiat dont on parle beaucoup, il n’est jamais question de l’importance du vaudou dans son œuvre. De la même manière, alors que tout l’art africain est religieux avec une certaine façon de voir et d’exprimer, il n’est présenté (au public européen par exemple) que pour son aspect formel et vidé de toute signification. Combien de collectionneurs possèdent des pièces d’art africain pour montrer des objets « exotiques », des curiosités décoratives coupées de leur dimension culturelle.
Comme « Leuk », je suis un Africain qui voyage, avec un rien de défi (avec peut-être, comme le croient certains enfants qui ont aimé cette sculpture en pensant à Astérix, un peu de potion magique dans ma gourde), en portant solidement sur l’épaule l’embarcation Tamango 3. Les espaces « africains » des Amériques et d’ailleurs me préoccupent, autant à travers l’histoire de l’esclavage que dans ses avatars comme en témoigne l’encadré concernant Toussaint Louverture. Enfin je suis autant français que togolais : Togolais vivant en France, artiste franco-togolais…
Le matériau qui recouvre le papier mâché est aussi en relation avec le vaudou. Il s’agit de cuir tanné dans la tradition peuhle. Il peut servir à confectionner des boîtes contenant des prières, des sacs dotés de pouvoir… C’est de la peau de chèvre dont la teinte peut varier du jaune au rouge et qu’il est encore possible de patiner presque jusqu’au noir. Je l’importe du Togo. À Lomé, au début des années 1980, j’en avais fait recouvrir mes premières sculptures par deux artisans touaregs. Ils taillaient le plus grand rectangle possible dans la peau et ils le gardaient entier. Ce parti laissait des chutes énormes et créait des obstacles à la production des petits détails ; je ne l’ai pas suivi. Au contraire, je fragmente la peau en petits rectangles soigneusement entaillés et parfois affinés sur les bords au paroir. Je n’ai pas su quelle colle utilisaient les Touaregs et j’ai dû en expérimenter beaucoup avant de trouver un liant satisfaisant. J’obtiens aujourd’hui un aspect d’ensemble qui crée une sensation intéressante ; avec un léger recul, on oublie les fragments de peau.
 Connaissance en danger, 1999. 53 cm de hauteur. |
J’ai besoin de travailler jusqu’à ce que les personnages deviennent présents – je ne dis pas vivants, pourtant on peut ressentir fortement leur présence. Pour plaisanter, je peux dire que ce ne sont pas vraiment des sculptures « classiques ». Déjà, lorsque j’étais à l’École des beaux-arts, je ne respectais pas le souci de faire de la sculpture un bloc unique et homogène. Mes sculptures peuvent avoir des articulations, des matériaux ajoutés, des cauris, des petits jouets, des perles, des détails peints à l’acrylique…
Connaissances en danger est à la fois le titre de cette sculpture et le titre de l’ensemble de ma production. Un titre dont la signification est claire. Un arbre sort de la tête qui le porte comme il peut sortir d’une tête des idées, des pensées. Chaque élément a une valeur symbolique particulière : le bûcheron, en train de couper l’arbre, pointe la déforestation, l’esclave, avec ses chaînes, est plus simple à percevoir mais d’autres éléments demanderaient à être expliqués longuement.
 Toussaint l’Ouverture |
La Révolution française de 1789 aurait pu mettre fin au supplice de l’esclavage. Loin de s’auréoler de gloire dans ce domaine, elle a été l’occasion de trahisons épouvantables dont les Français n’ont pas à être fiers. L’histoire de la colonie française de Saint-Domingue en est un exemple terrible. Un héros noir, Toussaint l’Ouverture, avec une personnalité d’une droiture exceptionnelle, émerge d’une aventure à l’issue de laquelle il fait triompher pour la première fois une révolte d’esclaves. Sa seule erreur aura été de faire confiance à un Napoléon, raciste et bestial, qui le fera assassiner dans des conditions atroces 4.
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La population africaine est fière de voir que la culture noire est capable de donner des productions de cette ampleur. Les enfants sont réconfortés dans leur culture. Toutefois ces observateurs sensibles et porteurs n’ont pas les moyens d’acheter mes œuvres. Les gens qui en ont les moyens, en Afrique, ne vont pas non plus les acheter parce que se tourner vers l’art africain serait pour eux une sorte de refus de « s’en sortir » ; la recherche d’un ascenseur social les fait se tourner vers l’art occidental. La population afro-américaine a un tout autre niveau de conscience et d’acceptation de sa négritude mais, tout particulièrement avec les États-Unis, les relations commerciales sont une jungle procédurière qui exige une organisation très spéciale et coûteuse. Actuellement, mes acheteurs sont européens, allemands, suisses et surtout français. J’ai quelques difficultés avec des collectionneurs pour lesquels, parce que je vis en France, ma production ne serait pas de l’art africain ; le fait de changer de continent aurait peut-être pour eux modifié ma conscience ?
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