Hamid Tibouchi
 L’artiste derrière son Grand signe ligneux, 1994. Technique mixte sur toile de sac postal en lin, 110 x 134 cm. |
« Je ne fais aucune différence entre la peinture et la poésie » : je fais mienne cette affirmation de Miró. Peinture/Poésie, mon travail est presque dès les débuts naturellement hybride. De plus, il est tout à fait hétérogène : monotypes, gravures, dessins, peintures (souvent des techniques mixtes), livres-objets, livres d’artistes, livres tout court (mais bien souvent accompagnés de dessins, lavis, empreintes...) et, plus récemment, photos numériques. De ma peinture, on pourrait dire, si on la considère sommairement, qu’elle est hétérogène, en ce sens qu’en dehors des séries, très homogènes quant à elles, on peut y observer des travaux apparemment très différents, voire contradictoires.
 Sans titre, 2004. Acrylique blanche sur corde et ficelle, 81 x 65 cm. |
 Fontaine, 1996. Annuaire de téléphone, brou de noix, acrylique, 20 x 18 x 10 cm. |
 Élément de la série « Traces », 2000. Acrylique et encre de Chine sur papier, 20 x 20 cm. |
Venir en France
À mon arrivée en France, en 1981, mon travail de peintre était resté quasiment inédit. En Algérie, la situation était telle qu’il était très difficile pour un peintre ou un sculpteur de montrer son travail. À Alger, il y avait en tout et pour tout deux ou trois lieux d’exposition (gérés par le parti unique) et aucune galerie privée. J’étais donc connu surtout comme poète grâce à des plaquettes hors commerce que nous fabriquions nous-mêmes, quelques amis et moi, et que nous diffusions de manière très confidentielle. Ces plaquettes circulaient presque sous le manteau et cela suffisait pour que nous ayons une certaine audience auprès d’un public d’amateurs composé surtout d’intellectuels.
Mon installation en région parisienne a eu un effet bénéfique sur mon activité de peintre, malgré les difficultés matérielles. J’étais comme un affamé de peinture : j’avais du mal à croire qu’il pouvait y avoir autant de galeries d’art et de musées concentrés dans une seule et même ville. J’ai eu d’abord un comportement boulimique, visitant tout et n’importe quoi de façon anarchique, voulant tout connaître de tout ce qui se faisait à ce moment-là, et découvrir tout ce qui s’était fait auparavant. Par la suite, je me suis calmé et j’ai appris à faire le tri. Les chemins battus ne m’intéressaient pas. J’étais plutôt attiré par les originaux, les audacieux qui vous surprennent à chaque tableau, ceux qui, avec peu de choses, vous bâtissent un univers qui vous stupéfie ou qui vous réconcilie avec vous-même. Je pense entre autres à Klee, Dubuffet, Tàpies, Boyle Family, Michaux, Hantaï, Degottex, Ryman, Tobey, Support(s)/Surface(s)... J’allais plus volontiers vers ceux dont la sensibilité était proche de la mienne. Il n’y avait là aucune ségrégation dans ma démarche, ma curiosité étant assez forte pour constamment aller « voir ailleurs » et m’éviter ainsi l’écueil de l’enfermement. En autodidacte à l’esprit libre et ouvert, je peux dire que je me suis ainsi nourri et bien nourri, ce qui a bien évidemment enrichi et mûri ma propre production en peinture. Cela m’a aussi fait prendre conscience de mes propres limites, m’incitant à faire des choix dans mon travail, et me conduisant vers davantage d’humilité.
Ce n’est qu’à partir de 1983 que j’ai véritablement commencé à montrer mon travail, en solo [environ une cinquantaine d’expositions personnelles à ce jour] ou en groupe [autour de deux cents participations à des expositions collectives aussi bien en France qu’à l’étranger]. J’ai donc eu souvent l’occasion de confronter mon travail à celui de bien d’autres peintres, notamment au Salon des Réalités nouvelles de 1988 à 1997. D’une façon générale, ma peinture est bien reçue par un public très divers : j’en ai eu la confirmation particulièrement en 1994 où m’a été attribué le Prix du public au Salon Découvertes 94. Pas d’argent, pas de voyage de plaisance en première classe dans les îles mais la satisfaction d’avoir été choisi par un public amateur anonyme et hétérogène. Je dois dire que cela m’avait fait alors plus d’effet que si ce prix m’avait été décerné par un jury de professionnels de l’art.
J’ai beaucoup de chance de vivre en France, de pouvoir développer mes recherches picturales en toute liberté et dans une quiétude que je qualifierais de relative à cause des difficultés matérielles, déjà évoquées, dont je sais cependant qu’elles sont le lot de la majorité des artistes. C’est ici que j’ai pu m’ouvrir à d’autres cultures, à d’autres modes de vies, de pensées, aux philosophies extrême-orientales, par exemple le taoïsme qui m’a appris à relativiser les choses, à préférer la fertilité du doute aux certitudes sclérosantes. Paradoxalement, grâce à ce brassage culturel, loin de me sentir déraciné, j’ai l’impression de m’enraciner davantage dans ma propre culture tout en me sentant dans un même élan pleinement citoyen du monde.
Né français en 1951, en Kabylie, de parents « indigènes », je suis donc berbère algérien – cela fait partie de mon identité, c’est un fait – mais cela suffit-il pour dire que ma peinture est algérienne ? Honnêtement, il me semble qu’il n’y a rien dans mon travail qui le rattache d’emblée à un lieu particulier. D’instinct, j’ai toujours évité la couleur locale pour ne pas tomber dans le folklore. Si le folklore et l’artisanat sont la manifestation d’une culture collective appartenant à un lieu géographique donné, l’art est au contraire l’expression d’une individualité dans ce qu’elle a de plus singulier et d’original. Cela dit, rien n’empêche l’artiste de prendre des éléments de l’artisanat comme base de ses recherches plastiques. Comme tout artiste qui se respecte, en plus de l’acquis lié à mes origines – un trésor inestimable, cela va sans dire –, je me nourris de tout ce que je peux voir autour de moi au cours de mes pérégrinations. Mon travail est donc très métissé. Le concept de métissage est quelque chose qui m’est très précieux. Je ne considère pas les différences entre les gens et leurs cultures comme un handicap, au contraire : c’est une richesse grâce à laquelle chacun de nous est constamment perfectible. Je ne pense pas en termes d’origine géographique ou ethnique ou de repli sur soi mais plutôt en termes d’ouverture, de partage de l’héritage universel que nous avons en commun et qui devrait nous rapprocher au lieu de nous séparer.
C’était le sens de ma réponse aux élèves du collège Marcellin-Berthelot de Nogent-sur-Oise où, dans un contexte plutôt chaleureux et convivial, Laurent Schmidt et l’association Les Étonnés m’avaient invité à présenter mon travail 1.
L’importance des années d’enfance
Il me semble nécessaire de revenir sur le lieu de ma naissance. Car mes années d’enfance passées à Tibane, un petit village de la montagne kabyle, m’ont profondément marqué : elles sont déterminantes dans les choix que j’ai été amené à faire par la suite et continuent d’influencer mes réflexes quotidiens et mon travail. En contact quasi permanent avec la nature et les éléments, c’est là, au fil des saisons, que j’ai emmagasiné un maximum de sensations de toutes sortes face à la découverte de l’étonnante diversité du monde animal, végétal et minéral. C’est là que j’ai ouvert les yeux, que j’ai appris à voir et « voir, c’est déjà penser », écrit James Guitet. C’est aussi le lieu des premiers questionnements « philosophiques » – source d’angoisse car sans réponses satisfaisantes – à propos de l’univers et de notre présence au monde. J’étais un enfant solitaire, très timide, à la sensibilité exacerbée, doué je crois d’un sens aigu de l’observation. Comme la plupart des gens du village, nous possédions le strict minimum. Vus selon les critères d’ici et de maintenant, on peut dire que nous vivions en dessous du seuil de pauvreté. De notre point de vue, nous n’étions pas pauvres : nos besoins étaient simples et limités, nous avions de quoi les satisfaire et nous nous en contentions. Nous n’avions ni radio, ni télé, ni supermarché à proximité pour nous tenter, accroître nos besoins de consommation, nos insatisfactions et, ainsi, nous rendre malheureux. Je peux dire que j’ai eu une enfance assez heureuse, troublée seulement par le bruit et la fureur incompréhensibles des adultes et de leur guerre.
La maison familiale, très modeste, à l’architecture intérieure très dépouillée et presque dépourvue de meubles, était construite comme la plupart les bâtisses traditionnelles du village avec des matériaux naturels bruts. [Pour les curieux, nous recommandons le livre de Mohand Abouda, Axxam 2, contenant de superbes photographies d’intérieurs de maisons kabyles.]
Les murs étaient en blocs de schiste assemblés avec du mortier d’argile, sans crépis à l’extérieur. La charpente du toit, visible à l’intérieur, en pièces de bois brut à peine dégrossies. La toiture en tuiles rondes reposait sur un lit de roseaux. Le sol, en terre battue, était recouvert d’une couche de chaux ocre-jaune. Le bas des murs était crépi de ce même mélange ocre-jaune, tandis que le haut était enduit d’argile blanche jusqu’à la toiture. Le crépissage, exécuté par ma mère, était renouvelé en principe une fois par an, au printemps. Comme toutes les maisons du village, la nôtre était équipée de grandes jarres en terre non cuite mélangée à de la paille (pour les réserves de céréales et de figues sèches), les ikoufan, également enduits de kaolin.
Sur l’une de ces jarres trônait une valise en carton. La malle au trésor ! Elle contenait des cahiers d’écolier et des livres de classe de mon frère aîné, mon premier contact avec le monde de l’écrit et de l’image. Entre cinq et six ans, c’était pour moi un immense plaisir que de les feuilleter, de découvrir ces écritures mystérieuses dont le sens m’était encore inaccessible. Alors, je lisais à ma manière. J’y voyais des insectes, des animaux des végétaux... Fasciné, je pouvais passer des heures à rêver sur les manuscrits à la plume et à l’encre violette de mon frère, à voyager à partir des photos en noir et blanc de ses manuels d’histoire. Cette valise haut perchée, je la réclamais souvent : j’avais un besoin irrépressible de cette nourriture-là...
Si les murs de la maison familiale étaient pourvus de niches de rangement, ils ne comportaient pas de décorations : pas de sous-verres, aucune image d’aucune sorte. En revanche, je me souviens de quelques objets dont les matières, les motifs et les formes m’ont à coup sûr marqué d’une façon ou d’une autre. Les couvertures, tissées à la maison, aux motifs géométriques, les burnous de laine blanche écrue. Les nattes en alfa ou en palmier nain utilisées pour la literie ou pour s’asseoir. Les chasse-mouches carrés, en alfa tressé, montés sur des manchons en bois gravé. Les couffins en alfa que tressait ma tante maternelle. Les scourtins en palmier nain (utilisés dans les pressoirs à huile d’olive) : j’aime l’aspect brut et la forme ronde de ces poches végétales pourvues d’un large trou en leur milieu pour, une fois empilées, recevoir l’énorme vis en bois du pressoir. Il y avait aussi les claies de roseau ou d’asphodèle pour le séchage des figues. Et le couscous roulé en équipe par ma mère et quelques amies (une occasion pour elles d’entonner quelques airs rituels pour la circonstance) et étalé ensuite sur de grands draps blancs pour être séché (voilà qui préfigurait certaines installations d’art contemporain apparues longtemps après) : les traces en forme de sillons laissées par leurs doigts, on peut les voir dans nombre de mes peintures. Le traditionnel coffre de mariée de ma mère, en bois décoré de motifs floraux rappelant curieusement certaines calligraphies arabes et, néanmoins, sans lien véritable avec elles : il contenait ses affaires personnelles et quelques parures de mariée berbères en argent, incrustées de corail et émaillées de bleu, jaune et vert.
 Lampe à huile |
Les ustensiles de cuisine étaient essentiellement en terre cuite décorée de motifs géométriques. Na Dahviya, une amie de la famille, potière itinérante, que j’ai observée au travail, m’a laissé un souvenir impérissable : en plus du plaisir jouissif de créer quelque chose à partir de matériaux triviaux, j’ai hérité de sa palette de couleurs naturelles. Elle utilisait deux sortes d’argiles : de l’engobe rouge foncé à forte saturation de fer, et de l’engobe blanche, kaolin mêlé d’un peu de fer, ce qui lui donnait un bel aspect un peu rosé après polissage. Après les avoir façonnées, elle polissait les surfaces de ses poteries mi-sèches engobées de blanc. Elle procédait alors à leur décoration à l’aide de pinceaux en poils de chèvre noire (très important, à cause de leur grande souplesse) trempés dans de l’oxyde de manganèse d’un brun-noir violacé. Après séchage venait enfin la cuisson des poteries, sans four, à feu ouvert. Elle utilisait du bois de figuier et des plaques séchées de bouse de vache.
 Jardin d’enfants avec plante marginale, 1992. Technique mixte sur toile libre, 120 x 78 cm. |
Tout ce côté brut m’est resté. Et l’économie de moyens qui caractérise mon travail vient sans doute de là mais aussi, me semble-t-il, de l’éducation que j’ai reçue. Bouts de ficelles, de ferraille, et je ne sais quoi encore, mon père ramassait tout. Il recyclait, rafistolait : il ne fallait surtout pas gaspiller. Tout était comme sacré à ses yeux. À mon tour, je récupère toutes sortes de matériaux, avec une préférence pour ceux qui ont servi et qui portent des traces de leur vie antérieure. Je les accumule dans mon atelier, je tourne autour jusqu’à ce qu’ils me soufflent la manière la plus simple possible dont je dois les transformer, les intégrer à mon travail.
J’essaie, autant que faire se peut, d’aller vers un maximum de simplicité et de dépouillement. Je n’y arrive pas toujours. Il y a à coup sûr un primitif en moi. C’est peut-être aussi pour cela que j’aime les arts premiers... Les n’tchaks des Pygmées et Kubas du Zaïre sont de pures merveilles de simplicité. Ils font partie de ce dont je me nourris.
Une fois un travail achevé, j’attache également de l’importance à sa présentation qui doit être la plus sobre possible. Un accrochage aussi doit se faire de la manière la plus simple, sans artifice ni fioriture. Par exemple, j’avais particulièrement apprécié la possibilité qui m’a été offerte en 2002 par l’ART 3 d’exposer seul une pièce unique, « Le Jeu de la tentation », accompagnée d’un texte de présentation, et placée face à l’entrée de la bibliothèque municipale de Mouy, dans l’Oise. J’avais trouvé l’idée originale et efficace : une manière de sensibiliser, sans trop le bousculer ni le gaver, un public pas forcément habitué à l’art contemporain.
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Association Rechercher et Transmettre des moyens de faire connaître l’art contemporain (www.a-r-t-asso.org)
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