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La collection « Mag »
 
Une interview d’Hélène Izembart, paysagiste, Atelier Traverses (Paris)
Le jardin de Tatihou a été conçu par Hélène Izembart, paysagiste, et Bertrand Le Boudec, architecte, assistés de Véronique Pellissier, Dick Kerckvliet, et Arnaud Behiels. Il est ouvert au public depuis juin 1997.

Pouvez-vous nous présenter la commande de ce projet ?
La commande émanait du conseil général de la Manche par voie de concours. Nous étions mis en concurrence avec quatre autres équipes choisies au préalable par le maître d’ouvrage. Le programme, on ne peut plus succinct, tenait en quelques lignes : créer un jardin maritime sur un terrain de trois hectares situé sur l’île de Tatihou, y prévoir une aire pour installer un chapiteau de concert en été, un tennis et surtout « paysager » les 5 000 m2 de gravats présents sur le site. On savait que l’île recevait du public et que l’enveloppe globale du projet tournait autour de trois millions de francs pour trois hectares, soit 100 francs le m2, un budget trois à cinq fois inférieur à celui d’ordinaire accordé à ce type de programme.
Voilà pour la demande. C’était l’été 1995 ; nous étions une jeune équipe. Nous sommes allés sur le site, l’île nous a plu. C’est un site magnifique, sauvage et riche de plusieurs patrimoines. Face aux équipes concurrentes, des agences connues et reconnues, notre seule chance était de nous investir sans limite pour saisir cette opportunité. Mi-novembre, nous avons appris que le maître d’ouvrage nous avait choisis.

Quelles ont été les grandes étapes ?
Les étapes du projet correspondent aux grandes questions que nous nous sommes posées afin de répondre au site : des questions de forme et de tracés du jardin, des questions de fond sur les usages de ce jardin.
Tout d’abord, le jardin s’inscrit dans l’enclos d’un lazaret (hôpital de mise en quarantaine pour les équipages de bateaux). Il a ensuite servi de caserne, d’aérium, puis de centre de rééducation pour enfants délinquants. Ce lazaret, succession de cours et de murs, était rectangulaire à l’origine mais comme un réglement du XIXe siècle a imposé à tous les lazarets une forme carrée, celui-ci a été entouré d’une muraille de granit afin de lui donner la forme conventionnelle. C’est dans la moitié vide de ce carré, devenue une décharge de gravats, que s’inscrivait notre intervention.
Le lieu est donc historiquement marqué par l’aspect sanitaire du lazaret et par le caractère militaire de l’île avec ses vestiges de fort et ses réserves de poudrières. Visuellement, c’est un sentiment d’horizontalité, de volonté de géométrie, d’orthogonalité qui domine, accentué par l’unité des matériaux.
La caserne, l’hôpital de mise en quarantaine, le centre de rééducation sont des lieux d’enfermement. Cette idée prégnante, associée à l’aspect nu de l’île, nous a impressionnés et nous tenions à la conserver dans notre projet.
Les trois questions qui ont jalonné notre réflexion étaient les suivantes :
- « Sur quels tracés peut-on s’appuyer pour composer le jardin ? »
Nous avons repris la tradition maritime des amers (points remarquables de la côte qui aident les marins à se diriger, notamment par un système d’alignement) en envisageant de nous servir de la tour Vauban ou de l’église de Réville comme points de repère pour orienter les perspectives. Nous avons finalement décidé de poursuivre les tracés du lazaret pour recréer un entre-deux avec des talus : de cette façon, nous conservions l’idée d’enfermement. En créant ces talus, en continuité avec les murs du lazaret, nous utilisions la plupart des gravats, comme autant d’abris pour la végétation à venir. Pour relier les deux parties essentielles de l’île, l’enclos civil et l’enclos militaire, nous nous sommes servis de la tour Vauban comme point de repère pour tracer une vue perspective depuis l’entrée, établissant un lien entre l’horizontalité du lazaret et la ponctuation verticale de la tour au loin. Pour traduire cette perspective, un fossé de roseaux dessine l’unique diagonale dans le tracé orthogonal du jardin.
- « Conserve-t-on la silhouette plate de l’île vue de loin ? »
Nous avons pris le parti de conserver la silhouette de l’île et les talus créés ne dépassent pas les murs d’enceinte du lazaret.
- « Y a-t-il une tradition du jardin sur l’île ? »
Dans une logique insulaire autarcique, renforcée par la présence du lazaret, on entretenait des potagers à Tatihou, ce qui nous a incités à nous inscrire aussi dans cette tradition. Nous avons donc retenu le thème du potager et des simples.
À la commande de jardin maritime utilisant la flore spécifique de la Manche, nous tenions aussi, dans notre réponse au programme, à communiquer au public les caractères spécifiques de cette flore. Dans ce but, nous avons cherché à composer le jardin en suivant des itinéraires, comme le passage de la plante sauvage à la plante cultivée, la défense de la végétation par rapport au milieu particulier qu’est le littoral. Chacune des différentes adaptations des plantes face à la sécheresse a fait l’objet d’un petit jardin. Neuf jardins thématiques au total ont été proposés : le jardin des racines profondes, le jardin des plantes tapissantes, le jardin des plantes duveteuses, etc.
Toujours dans l’idée de communiquer les caractères spécifiques de cette flore, nous avons voulu montrer l’étagement de la végétation par rapport à la mer. Nous avons recréé des dunes et recomposé à petite échelle les étapes de végétation du bord de mer. En aucun cas, il ne s’est agi de refaire ce qui existe déjà à l’état naturel, mais plutôt d’un exercice de style, que l’on pourrait dire pédagogique. La roselière, au centre du jardin, a également été conçue en tenant compte de cette logique d’étagement de la végétation : elle sert à recueillir l’eau du terrain assurant ainsi une fonction d’assainissement.
La demande d’une aire pour chapiteaux était contraignante car cet espace devait être accessible à des semi-remorques : elle a donc imposé une voirie très large. De plus, l’aire appelée « jardin mobile » stérilisait tout un espace, sans végétation ni même gazon. Nous avons proposé au maître d’ouvrage un revêtement en coquillages brisés s’harmonisant avec le site.
Finalement, il nous a paru essentiel de ne pas saturer l’espace du jardin maritime et de laisser place à des respirations : une succession de « Chambres vides », bloquées entre le talus et le mur d’enceinte. Le respect pour la logique d’enfermement de ces espaces ne nous a pas privés de possibilités d’innovation, d’échange et d’expérimentation. Nous aurions aimé qu’y naissent des petits jardins éphémères et périodiquement renouvelés à l’occasion d’un festival, comme celui de Chaumont-sur-Loire par exemple. Malheureusement cela ne s’est pas fait…


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Planches de concours et photo du jardin


Justement, à propos du hiatus entre projet et réalisation, le jardin tel qu’il est actuellement correspond-il à ce que vous aviez imaginé ?
Jusqu’à maintenant, nous avons surtout parlé d’idées, de projet. Le chantier et ses aléas ramènent vite à la réalité du terrain. Il faut bien être conscient que tout projet est le fruit du travail de trois types d’acteurs :
- le maître d’ouvrage, qui définit le programme et fixe les budgets. Il doit bien préciser la demande et évaluer les coûts de la réalisation et d’entretien futur du jardin ;
- le maître d’œuvre, paysagiste ou architecte qui conçoit le projet ;
- les entreprises qui réalisent le chantier et auxquelles le maître d’œuvre remet un dossier d’exécution très précis.
Si l’un de ces trois maillons est défaillant, le projet peut déraper. Quatre entreprises sur cinq ont fait un travail remarquable. Nous sommes beaucoup plus réservés sur l’attitude du maître d’ouvrage et sur le comportement de la dernière entreprise.
Les aléas « naturels » sont tout aussi redoutables : à peine commencé, le chantier a été interrompu pour fouilles archéologiques pendant six mois. Notre jardin s’inscrivait dans des tracés datant du XVIIe et du XIXe siècles, eux-mêmes inscrits dans des tracés beaucoup plus anciens : des traces d’occupation humaine de l’âge de fer et de l’âge du bronze ont en effet été retrouvées.
Quand le feu vert a été donné pour enfin reprendre le chantier, il a été aussitôt stoppé pour cause d’intempéries !
Ensuite, ce furent les dégâts provoqués par les animaux de l’île : les mouettes ont dévasté les plantes de la roselière que nous avions créée car elles y trouvaient le seul point d’eau douce de l’île. Les lapins, malgré nos précautions, ont fini par réinvestir le lieu et par y creuser leurs galeries. Même les moutons du conseil général, laissés sans surveillance, nous ont perturbés.
Bien sûr, une fois le chantier terminé, le jardin n’est pas pour autant fini, au contraire d’un bâtiment livré : il faut plusieurs années pour qu’il se mette véritablement en place. Même si nous avons pensé à regrouper les plantations, le jardin nécessite beaucoup d’entretien, ce qui constitue une difficulté pour le maître d’ouvrage.
Mais la plus grande déception concernant ce projet, c’est que nous avions travaillé à la communication des thématiques des plantes maritimes afin de mener un véritable travail de sensibilisation, ce qui était un des objectifs de ce jardin. Malheureusement, la signalétique mise en place ultérieurement n’est qu’une caricature de nos propositions.
J’aimerais conclure en insistant sur le fait que, lorsqu’on élabore un projet de jardin, il ne s’agit pas d’un objet posé sur le site et qui se suffit à lui-même. C’est un projet vivant, qui entre en relation avec tout l’environnement. Un jardin, c’est un équilibre en mouvement.


 
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