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La collection « Mag »
 
Un livre de Paul-Antoine Miquel

Le désordre est essentiellement un impensé. Le terme même de « désordre » est sous le signe de la privation, de la négation : le désordre s'annonce avant tout comme un non-ordre, comme une absence d'ordre. De l'imperfection du sensible relativement à la plénitude des Idées chez Platon à l'illusion du mal dans la Théodicée de Leibniz, Paul-Antoine Miquel tente de montrer ici à quel point la métaphysique traditionnelle s'est attachée à ne pas penser le désordre en épuisant les représentations possibles du réel dans l'image d'un monde plein, hiérarchisé et parfaitement ordonné. La philosophie contemporaine n'a, semble-t-il, pas non plus ménagé de place pour la pensée du désordre. Dans sa version scientiste, elle s'est interdit de se prononcer sur le réel en tant que tel en postulant que seul comptait le travail du scientifique qui établit de simples relations d'intelligibilité entre les phénomènes ; la question d'un éventuel désordre inhérent au réel s'en trouve donc par avance invalidée et le recours aux probabilités est compris comme résultant d'une lacune de connaissances de la part du scientifique. La tendance déconstructionniste, à travers la figure de Derrida, a, quant à elle, pris acte de la fin du « monde du plein » ou, pour reprendre le propos nietzschéen, de la mort de Dieu et l'a intégralement remplacé par un « monde du rien », un monde dont le désordre est la règle et qui est l'univers de la « condition postmoderne » ; le désordre, amputé de son contraire, est là aussi gommé, biffé, oblitéré.

Cependant la science elle-même semble fournir suffisamment de matière à penser pour le philosophe qui est animé par le souci de comprendre le désordre en lui donnant la place qu'il mérite. Paul-Antoine Miquel a voulu se charger de cette tâche. Il s'agit pour lui de montrer que le monde tout entier est de part en part traversé par une tension continuelle entre ordre et désordre. Les travaux de la thermodynamique et en particulier l'étude des structures dissipatives, les théories du chaos, l'examen des équations logistiques, tous ces exemples semblent suggérer non seulement que le désordre naît de l'ordre, que toute organisation tend vers une plus grande entropie, mais aussi que le désordre est susceptible d'engendrer de l'ordre, comme le célèbre exemple des convections de Bénard en témoigne. Mais c'est en ce qui concerne la biologie que l'auteur est le plus convaincant. Il propose de penser le vivant comme éminemment virtuel, c'est-à-dire comme structure perpétuellement prise dans un balancement entre ordre et désordre, comme structure qui n'est que fluctuation le terme est emprunté aux travaux du prix Nobel de chimie Ilya Prigogine et dont la loi n'est pas celle du hasard, compris comme faille dans le déterminisme, mais de la contingence : le vivant est une structure suffisamment complexe pour pouvoir profiter de l'opportunité des circonstances, le vivant est une réserve de possibles. L'idée d'ordre-désordre qui préside à l'organisation du vivant peut être construite à la lumière de la notion, élaborée par Henri Atlan, de sophistication infinie qui désigne la propriété que possède un programme d'être continuellement modifié par les opérations qu'il effectue, « de sorte qu'il diffère sans cesse de lui-même ». La finalité manifeste du vivant, celle qui a fait dire à Kant, dans la Critique de la faculté de juger, que la production d'un simple brin d'herbe ne pouvait se comprendre avec les seules lois naturelles, pourrait ainsi s'exprimer en termes de sophistication infinie et de fluctuation permanente, notions dans lesquelles l'auteur voit une traduction ou une explicitation du concept de tendance chez Bergson. Tout en évitant de s'engager « dans la voie d'une métaphysique de la vie qui viendrait s'opposer à la connaissance du vivant », Paul-Antoine Miquel montre que l'événement biologique consiste en une auto-organisation, qui, pour être comprise, ne nécessite pas le recours à une vision spiritualiste du vivant.

Ce livre enseigne en définitive, et Paul-Antoine Miquel y démontre ce faisant un impressionnant talent de pédagogue, que penser le désordre, c'est le penser en même temps que son autre, c'est penser l'ordre-désordre et l'engendrement perpétuel et réciproque de ces deux états opposés.

Paul-Antoine Miquel est maître de conférences de philosophie à l'université de Nice. Ses travaux de recherche portent essentiellement sur les rapports entre la science et la philosophie.

Analyse critique de Philippe Descamps

MIQUEL  Paul-Antoine 
Comment penser le désordre ?
Paris : Fayard, 2000. 322 p.
ISBN 2-213-60753-2.

 
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