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Une interview de Paul Mathias, professeur de philosophie au lycée Henri-IV (Paris)
Aborder un cours sur les concepts de théorie et d'expérience en classe n'est jamais chose facile. La principale raison en est certainement que la banalisation des termes en jeu peut rendre très opaque, non seulement leur sens mais aussi leur distinction. Comment vous y prenez-vous pour clarifier ces concepts ?
Partant effectivement du constat que le terme d'expérience est mal compris parce qu'il est employé dans un contexte mal défini, il m'arrive de consacrer une part substantielle du cours à la distinction entre l'expérience scientifique et l'expérience dite « naturelle ». Or avant de séparer les types d'expérience, il convient de montrer que l'expérience, quelle qu'elle soit, est toujours une construction. Certes l'analyse de cette construction a été conçue de très diverses manières dans l'histoire de la philosophie. Ainsi dans la tradition empiriste, et plus particulièrement chez Hume, on voit que l'expérience se constitue par la vertu d'une habitude qui convoque l'imagination au titre d'une fonction régulatrice, pour transformer la répétition du donné de la sensation en une représentation signifiante de la nature. Ailleurs, chez Kant, par exemple, l'expérience effective surgit de l'application des catégories de l'entendement aux données de la sensibilité. Pour aller très vite, on voit bien que ces différentes théories de la connaissance s'accordent sur le fait que l'expérience n'est jamais immédiate, instantanée.
Ce qui distingue profondément l'expérience scientifique de l'expérience naturelle est le fait que, dans cette dernière, les procédures de construction restent légitimement opaques au sujet de la connaissance ; elles fonctionnent, pourrait-on dire, sans faire pour lui explicitement et immédiatement problème. L'acquisition de l'expérience consiste en une espèce de lissage de la représentation, par la prise en compte en apparence spontanée d'une variété plus ou moins large de petites discriminations. Sans qu'il s'agisse d'empirisme, on peut ainsi songer à Descartes, qui dans une lettre à Mersenne du 1er avril 1640, assure qu'« un joueur de luth a une partie de sa mémoire en ses mains ». L'expérience naturelle s'acquiert par l'oubli progressif, presque jusqu'à l'inconscience, des procédés de sa construction.
Ce qui peut être intéressant est alors de chercher comme un point de rupture de l'expérience, si l'on entend par là un mode d'être sensible mais qui ne porte plus, à proprement parler, un véritable enseignement. C'est sans doute en ce sens qu'il faut entendre le questionnement de Schopenhauer sur le plaisir et la peine, qui constituent dans une sorte d'expérience naturelle du monde un événement de la conscience proprement irréductible à une représentation cognitive ordinaire. Comme si dans la peine on n'était plus sujet, en retrait par rapport à l'objet de son expérience, et qu'on devenait soi-même comme la réalité substantielle de cette peine.
Tout à fait à l'opposé, l'expérience scientifique suppose au contraire la conscience et la maîtrise permanente d'un protocole : la définition préalable d'objectifs cognitifs précis, la détermination de procédures de mise en relation des phénomènes étudiés, la constitution des objets eux-mêmes du procès épistémique. L'expérience scientifique est de part en part un artifice, et elle est construite de toutes pièces selon des procédures épistémiques intentionnellement rationnelles et cohérentes.
Peut-on dès lors aller jusqu'à dire que l'expérience scientifique emprunte un chemin strictement inverse de celui que poursuit l'expérience naturelle ?
Sans doute. On peut tenter de montrer qu'il ne peut y avoir de protocole ni même d'objet commun entre les deux types d'expérience. Bachelard donne dans Le Nouvel Esprit scientifique l'exemple de la cire. Le mot « cire » désigne un objet naturel dont l'apiculteur ou le fabricant de chandelles doivent s'accommoder ; à l'inverse, il désigne pour le laborantin un objet technique dont il lui appartient de définir la forme et la structure. Cette dernière cire n'existe pas naturellement, elle est en quelque sorte une fiction réalisée, un objet préparé et destiné à l'expérimentation scientifique. Et ainsi l'objet de l'expérience scientifique est-il déjà lui-même théorique, et en tout état de cause un effet de choix théoriques, idéaux. On comprend donc par ce biais qu'il n'y a pas, dans le domaine scientifique, d'opposition entre théorie et expérience et qu'il existe au contraire entre eux une intime liaison. L'expérience constitue la chair de la théorie, son incarnation, son apparence, un peu comme si elle donnait corps à la théorie, pour s'exprimer par métaphore.
Ces considérations permettent ainsi d'introduire aux notions de « rupture » et d'« obstacle » épistémologiques et de poser, avec Bachelard, une profonde et salutaire (au point de vue de la connaissance scientifique) discontinuité entre l'expérience naïve et l'expérience scientifique.
Mais cette coupure n'est pas définitive et la construction théorique de la représentation du monde n'est pas sans incidence sur l'expérience naturelle que nous avons du monde.
Effectivement, comme le montrent les Études galiléennes de Koyré, il existe une transformation, par la théorie, de la représentation de la nature. La représentation dite naturelle de la nature n'est pas tout à fait indifférente au travail théorique de la science et, que nous en soyons conscients ou non, la manière dont nous voyons le monde est souvent déterminée par des paradigmes scientifiques dont nous ignorons le plus souvent absolument tout.
En définitive, que change, dans l'esprit des élèves, ce travail de distinction ?
La plupart du temps, la vérité en science est, pour les élèves, non problématique ; ils envisagent une certaine fluidité de la production scientifique, qui très paradoxalement coïncide souvent, lorsqu'ils font des exercices de dissertation, avec l'idée qu'il n'y a aucune vérité dans les sciences et que tout y est arbitraire. Ils pensent ainsi devoir modifier une certaine vision naïve qu'ils ont de la connaissance scientifique en lui substituant une pratique elle-même un peu naïve du doute ou du soupçon.
Insister sur le fait que l'expérimentation scientifique est un processus complexe et l'effet d'un travail de théorisation réforme cette vision. On a alors le sentiment que la figure de l'homme de science, représentée soit par quelques attributs comme le tube à essai et la blouse blanche, soit très confusément dans une ambiance de supercherie, se trouve un peu modifiée.
Propos recueillis par Philippe Descamps
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