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La montre fermée
« Les concepts physiques sont des créations libres de l'esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l'effort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l'homme qui essaie de comprendre le mécanisme d'une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n'a aucun moyen d'ouvrir le boîtier. S'il est ingénieux, il pourra se former quelque image du mécanisme, qu'il rendra responsable de tout ce qu'il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d'expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut même pas se représenter la possibilité d'une telle comparaison. Mais le chercheur croit certainement qu'à mesure que ses connaissances s'accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l'existence d'une limite idéale de la connaissance que l'esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la vérité objective. »
Einstein et Infeld, L'Évolution des idées en physique, Flammarion, Champs,1982, p. 34-35.
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Ce texte est d'un abord relativement simple et ne devrait pas poser de difficulté majeure de compréhension. Cependant, et malgré le recours à la métaphore, ce qui y est exposé n'est pas facile à admettre. On a beau répéter qu'il nous est impossible d'ouvrir le boîtier, la tentation est grande de s'imaginer le contenu de la montre, son mécanisme. Or c'est bien là ce qui peut retenir notre attention dans la lecture de ce texte. Il ne s'agit pas d'une interdiction provisoire, conjoncturelle, mais d'une impossibilité principielle : nous ne pouvons voir la réalité physique telle qu'elle est en elle-même, indépendamment de tout sujet observant. Bref, nous n'avons pas d'accès à la chose en soi. Aussi pour aider les élèves à saisir l'enjeu de l'analogie certes en les déstabilisant un peu plus pourra-t-on suggérer que le boîtier a toutes les chances d'être vide, en d'autres termes que la nature en elle-même pourrait bien ne pas avoir de loi. On opérera ainsi une réduction de l'ensemble du monde physique au phénomène sensible et, ce faisant, on se rapprochera du principe de Berkeley « esse est percipi » (être, c'est être perçu). Le point de vue sera certes résolument idéaliste mais il faut peut-être en passer par là pour bien saisir la portée du texte.
Si l'analyse du texte est satisfaisante, on pourra confirmer le statut de la théorie scientifique. La théorie ne pourra plus dès lors être pensée par les élèves comme une copie de la réalité (ou alors une copie sans modèle, une copie qui n'imite rien) mais bien comme un modèle d'interprétation, d'intelligibilité des phénomènes.
Enfin, il convient d'insister sur la fin du texte qui achève le passage d'un point de vue réaliste naïf à un point de vue idéaliste méthodologique puisque la notion de vérité est définie comme limite idéale de la connaissance de l'esprit humain. Le rappel de l'impossibilité de toute comparaison entre la description théorique et la chose elle-même opère en effet une sortie de la compréhension classique de la vérité comme adequatio intellectus et rei (adéquation de l'esprit et de la chose).
D'autres références
On trouvera de nombreux textes à étudier en classe sur le site de l'académie de Grenoble.
http://www.ac-grenoble.fr/
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