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Gilles Behnam, professeur de philosophie
Rappel
On peut situer la naissance de la psychanalyse en évoquant la période féconde des années 1893-1898, durant laquelle Freud communique régulièrement avec Fliess et commence son auto-analyse. Il utilise pour la première fois le terme « psychoanalysis » en 1896, et met en chantier L'Interprétation des rêves1, premier grand appareil conceptuel d'herméneutique des processus de la pensée inconsciente. Il élabore durant cette période l'hypothèse sur l'étiologie sexuelle des névroses. La publication des Études sur l'hystérie2 rédigées en collaboration avec Breuer signe l'acte de naissance de la psychanalyse. Avant de rappeler quelques-unes des principales étapes historiques du mouvement psychanalytique, nous proposons une brève notice sur les concepts freudiens de base qui détermineront peu ou prou tout le devenir ultérieur de la théorie et de la pratique psychanalytiques.

Quelques concepts fondamentaux
- L'inconscient. Partie du psychisme humain, qui détermine fondamentalement les motifs, les mobiles et les actes d'un sujet. C'est une province psychique bien réelle, issue du travail de refoulement que le sujet élabore tout au long de son histoire, notamment à travers l'éducation qu'il reçoit sous l'influence de la loi (constitution du surmoi dans la deuxième topique). L'inconscient trouve sa justification théorique d'un point de vue heuristique comme « hypothèse à la fois légitime et nécessaire » pour saisir la signification des processus psychiques. Dans sa pratique, la psychanalyse le rencontre sous ses trois grandes formes économique, dynamique et énergétique.
- Les associations libres. Procédé de mise à découvert des processus inconscients, elles forment la règle fondamentale de la psychanalyse. Dans le cadre de la cure, l'analysant associe d'emblée librement entre elles des pensées souvent très disparates, absurdes et inavouables. L'intérêt de telles associations est de permettre le repérage des principaux points de tensions, des résistances et du travail du refoulement.
- Le rêve et son interprétation. Loin d'être dépourvu de sens, le rêve signifie et sert toujours à exprimer et à réaliser l'essence même du sujet, c'est-à-dire son désir. C'est un ensemble de signes à double face, qui fonctionnent comme sumbolon. Une partie du rêve est visible, c'est le « contenu manifeste » ; l'autre, invisible, est le « contenu latent ». La symbolisation permet une distorsion entre ces deux contenus. Elle est au service du refoulement. Plusieurs processus comme le déguisement, la substitution, la métaphorisation, la dramatisation sont étudiés en détail par Freud dans l'Interprétation des rêves. Le rêve est la voie royale pour accéder à la connaissance de l'inconscient.
- Les actes manqués en tout genre (maladresses, oublis, pertes et bris d'objets, lapsus divers...). La publication d'une œuvre importante de Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, a contribué à répandre une image un peu galvaudée de la psychanalyse. La pratique tous azimuts de l'analyse dite sauvage s'exerce tout particulièrement au relevé et à l'interprétation de ce genre d'actes. Ces actes commis malgré soi ont l'avantage d'attester d'une activité intense et courante de l'inconscient.
- La sexualité infantile. La publication en 1905 des Trois Essais sur la théorie sexuelle est un apport décisif pour la théorie des névroses. La sexualité humaine s'enracine très en deçà de l'âge adulte et pubertaire. Les enfants sont mus dès leurs premières années par des mouvements pulsionnels érotiques intenses. Leur libido antérieure à la formation d'un surmoi n'est pas encore canalisée et non encore génitalisée. Les Trois Essais, en heurtant le puritanisme des bonnes consciences pour qui l'élaboration de cette sexualité infantile est un ultime affront à la morale, ont contribué à rendre la psychanalyse aussi suspecte que célèbre.
- Le complexe d'Oedipe. Les débats restent ouverts pour savoir s'il est une composante universelle du psychisme humain ou s'il est particulier à certaines formes de culture. Il constitue en tout cas le point nodal de la découverte de Freud, faite autant - si ce n'est plus - sur lui-même au cours de son auto-analyse que sur le matériau culturel de la tragédie antique de Sophocle. Depuis ce moment clé de l'histoire de la psychanalyse freudienne, le repérage et la compréhension du complexe d'Oedipe constituent le rite de passage incontournable de tout analysant et a fortiori de tout analyste.
- Le transfert. Processus par lequel l'analysant projette sur la personne de son analyste un certain nombre de traits caractéristiques de sa propre vie affective, mettant tout particulièrement en jeu les personnages importants de sa propre histoire. L'analyste se trouve alors investi de divers rôles que l'analysant lui prête, en fonction notamment de ses propres motions ambivalentes d'amour et de haine. Cela exige qu'il élabore en retour une reconnaissance et une réaction contre-transférentielles.
- Les pulsions. Freud les considère comme centrales pour l'économie psychique d'un sujet. Elles sont organisées en fonction de quatre vecteurs : la source, le but, l'objet et la poussée. Les pulsions ont surtout un rôle dynamique. Elles agissent de manière irrépressible sur le sujet, d'autant plus, du fait du refoulement et des résistances, que sa pensée réfléchie cherche à lui dissimuler l'existence et les exigences de ce champ énergétique. Dès la première topique, Freud en fait l'élément moteur de l'économie libidinale du sujet humain. Dans Au-delà du principe de plaisir, il leur confère toute leur importance psychique. Il distingue alors deux grandes familles de pulsions : les pulsions de vie, plutôt positives et créatrices, placées sous le signe d'Éros, celles de mort, agressives et destructrices, placées sous le signe de Thanatos.
- Les résistances. Pour l'analyste, ce sont des points de repère constants et précieux tout au long d'une cure. Les résistances sont polymorphes et on les rencontre à tous les stades et dans tous les champs d'une cure. Elles servent à protéger la névrose en tenant enfermés les mouvements pulsionnels auxquels l'analysant n'est pas prêt à renoncer. Leur levée, bien que souhaitable, doit être soumise à un travail préalable d'interprétation, et se faire progressivement au rythme de la « perlaboration ».

Repères chronologiques
1856 : Le 6 mai, naissance à Freiberg en Moravie de Sigmund Freud.
Naissance de Bertha Pappenheim (« Anna O »).
www.loc.gov/
1878-1880 : Freud travaille dans le laboratoire de Brücke sur le système nerveux des anguilles.
1881 : Freud est docteur en médecine.
1885 : Freud se rend à Paris où il suit l'enseignement de Jean Martin Charcot.
1889 : Nouveau voyage en France, à Nancy, auprès de Bernheim et Liébeault. Freud perfectionne sa connaissance de la technique hypnotique.
1891 : Premier livre de Freud : Sur la conception des aphasies, dédié à Josef Breuer.
1893 : En correspondance avec Wilhelm Fliess, il élabore l'hypothèse que des séductions d'adultes sur des jeunes enfants seraient à la base des névroses traumatiques (théorie de la séduction).
1895 : Publication des Études sur l'hystérie par Josef Breuer et Sigmund Freud.
1897 : Freud renonce à la théorie de la séduction.
1899 : L'Interprétation des rêves, datée de 1900.
www.loc.gov/
1901 : Naissance de Jacques Marie Émile Lacan.
Publication de Psychopathologie de la vie quotidienne.
1905 : Le Mot d'esprit et sa relation à l'inconscient.
Trois Essais sur la théorie sexuelle
1906 : Début de la correspondance avec Carl Gustav Jung.
1907 : Le Délire et les rêves dans la « Gradiva » de Jensen.
1909 : Voyage de Freud aux États-Unis en compagnie de Jung et de Ferenczi.
1910 : Sergueï Pankejeff (« L'homme aux loups ») commence son analyse avec Freud.
www.loc.gov/
Fondation de l'IPA (International Psychoanalytical Association) présidée par C. G. Jung. Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci.
1913 : Rupture avec Jung.
1914 : Sur l'histoire du mouvement psychanalytique.
1914 : Le Moïse de Michel-Ange.
1920 : Au-delà du principe de plaisir
1921-1922 : Psychologies des masses, Le Moi et le Ça.
1923 : Le Traumatisme de la naissance d'Otto Rank qui rompt avec Freud l'année suivante.
1925 : Publication par Freud de son Autobiographie.
Pour défendre Reik, attaqué parce que non-médecin, La Question de l'analyse profane.
Marie Bonaparte se rend à Vienne pour entreprendre une analyse avec Freud.
1926 : Création de la Société psychanalytique de Paris (SPP).
1927 : Premier numéro de la Revue française de psychanalyse (RFP).
1932 : Thèse de médecine de Jacques Lacan sur le cas Aimée (Marguerite Anzieu) : De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité.
1933 : Psychologie de masse du fascisme, de Wilhelm Reich.
1937 : L'Analyse finie et l'analyse infinie.
1938 : Freud quitte Vienne pour Londres.
1939 : Le 23 septembre, mort de Freud à Londres.
1953 : Première scission française au sein de la SPP.
Démission de Daniel Lagache, Françoise Dolto, Jacques Lacan.
Création par Daniel Lagache de la SFP (Société française de psychanalyse).
1955 : Non-reconnaissance par l'IPA de la SFP.
1961 : Histoire de la folie à l'âge classique, thèse de Michel Foucault.
1964 : Création de l'Association psychanalytique de France (APF) : Jean-Baptiste Pontalis, Jean Laplanche, Didier Anzieu, et création par Jacques Lacan de l'École française de psychanalyse, future École freudienne de Paris (EFP).
1965 : Trois sociétés de psychanalyse en France : La SPP, l'APF et l'EFP.
1967 : Vocabulaire de la Psychanalyse de Jean Laplanche et J.-B Pontalis.
1973 : Congrès de l'IPA à Paris, Serge Lebovici, premier Français élu à sa tête.
1980 : Dissolution de l'EFP confirmée par Lacan dans une lettre publiée dans Le Monde. Une kyrielle de sociétés commence à se développer.
1981 : Création de l'École de la Cause freudienne (ECF), ainsi que du Cercle freudien.
1982 : Mort d'Anna Freud à Londres.
1989 : La France compte deux associations rattachées à l'IPA (SPP et APF), et plus d'une vingtaine d'autres groupes.
1991 : Renforcement par L'IPA des standards de la formation d'analyste : rythme des supervisions et analyses didactiques.
1992 : L'AMP (Association mondiale de la psychanalyse) fondée par J.-A. Miller regroupe internationalement des écoles de langue française et espagnole.
1995 : Pétition de 42 chercheurs contestant la tenue de l'exposition devant se tenir à la Library of Congress de Washington. Contre-pétition lancée depuis la France demandant l'ouverture, sans discrimination de « tendances », de toutes les archives Freud.
1997 : De nombreux courants se partagent avec leurs propres singularités l'héritage de Freud.
Au sein de l'IPA, les courants majoritaires restent anglophones (Melanie Klein, D. W. Winnicott, Kohut, Bion...). À l'extérieur de l'IPA, le lacanisme règne sans partage.
1998 : Cent ans après, J.-B. Pontalis déplore de n'avoir sur son divan quasiment plus que des psychanalystes. L'« entre-soi » menace d'enfermer la psychanalyse. Sans prosélytisme ni propagande, la psychanalyse doit rester fidèle à elle-même et accueillir l'altérité, notamment philosophique, littéraire et artistique...
2000-2002 : Centenaire de la publication de l'Interprétation des rêves. La France reste à ce jour le pays comprenant le plus grand nombre d'analystes par habitant.
Pour en savoir plus
- Sur le site de l'Association européenne des jeunes chercheurs en psychopathologie et en psychanalyse, le texte de la lettre dans laquelle Freud expose les motifs qui l'ont conduit à renoncer à la théorie de la séduction. http://aejcpp.free.fr/
- Les pages du site personnel de Vincent Gilet consacrées à l'étude que Freud a réalisée sur Léonard de Vinci. wwwetu.utc.fr/~giletvin/
- Sur le site de l'académie de Toulouse, une bibliographie très complète de Sandor Ferenczi que Freud tenait pour son disciple le plus brillant et son « dauphin ». http://www2.ac-toulouse.fr/
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