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Le programme de philosophie inscrit désormais simultanément les notions de conscience et d'inconscient autour de l'axe problématique du sujet. Elles se raccordent donc toujours à l'homme et à sa condition, qui est certes de prendre place dans le monde, mais aussi de lui faire face en s'y opposant. Au sein de la nature, mais aussi nécessairement contre elle, l'être humain dresse sa subjectivité comme une vaste et singulière faculté - le rare privilège selon certains - de pouvoir effectuer des synthèses, et d'organiser sa propre existence de façon déterminée et libre à la fois. La connaissance et l'action présupposent un sujet sentant et désirant, mais aussi bien pensant et agissant de manière autonome... Autant d'occurrences de la subjectivité que de registres d'existence qui n'auront de cesse de pousser le sujet unifié et substantiel de la métaphysique à s'interroger sur lui-même.
Pendant l'Antiquité grecque, entre autres chez Platon, Aristote, Épicure et les Stoïciens, l'exigence de se connaître soi-même est aussi et peut-être surtout celle d'un souci de soi. Certes, selon un changement notable de perspective, cette exigence sous l'influence du christianisme changera, mais en s'intensifiant. À partir de Descartes, le sujet est constitué de façon binaire, et le dualisme rend impossible ne serait-ce que l'hypothèse de l'inconscient. L'impact de cette philosophie « moderne » sera immense et durable, et trouvera du reste, au début du XXe chez des philosophes aussi divers qu'Alain ou que Sartre d'avant le Scénario Freud, un vivant écho. La question du sujet se pose alors selon un axe éthique, celui de la responsabilité. On y voit que cet axe s'avère déterminant pour l'avenir des conceptions de l'homme. Qu'il soit pensé dans ou au-dessus de la nature, il lui appartient encore d'occuper une place privilégiée. La singularité de sa situation le mettra notamment dans l'obligation de se constituer comme un sujet conscient de ses pensées et de ses désirs, maître de ses paroles et de ses actes.
Or, c'est cette position que Freud met sens dessus dessous en émettant l'hypothèse de l'inconscient. La question « Qui suis-je ? » cesse de pouvoir être posée dans les termes traditionnels de la pensée réflexive. Dans cette direction, Freud eut certes des précurseurs, notamment chez des philosophes tels que Schopenhauer et Nietzsche ; mais sa perspective se veut précise et rationnelle. Freud est resté toute sa vie très attaché à refuser que la psychanalyse puisse constituer une philosophie, une « vision du monde ». Cette exigence somme toute assez positiviste de « scientificité » ne l'a néanmoins pas empêché de lire et de s'inspirer, parfois à son insu, d'un certain nombre de grands philosophes (à commencer par Platon). Mais ses orientations médicales le conduisent à scruter du côté du corps et de son cortège d'épisodes plus ou moins remarquables et pathologiques (les symptômes, les rêves, l'hystérie et l'hypnose).
Depuis lors, le sujet humain, que l'œuvre de Freud n'a cessé de mettre en question, se trouve orphelin de ses principaux repères traditionnels. Il « n'est seulement plus maître dans sa propre maison ». Le démenti que la découverte de Freud apporte à l'humanité rejoint ceux de Copernic et de Darwin ; le sujet est « décentré » sans pour autant avoir disparu. Comme nous y invitait Paul Ricœur dans De l'Interprétation, la philosophie se doit de questionner ce changement radical de perspective ; elle se doit de comprendre ce qui a changé fondamentalement, et de refonder en fonction des apports déterminants de la psychanalyse ses propres vues sur le sujet humain. S'il est vraiment devenu « le sujet de l'inconscient », que peut-on encore en comprendre et en espérer ? Il appartient in fine à la philosophie de ne pas abandonner les questions traditionnelles de la métaphysique et de l'éthique, mais bien au contraire de les reformuler compte tenu des démentis et des désillusions que Freud et les siens leur ont infligés.
Pour en savoir plus
Les pages très riches du site personnel de Pierre-Henri Castel consacrées à la querelle de l'hystérie, une chronologie et une bibliographie en ligne http://pierrehenri.castel.free.fr/ .
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