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Un livre de Michel Gribinski
Une méditation curieuse et cultivée, profonde et parfois obscure, c'est ce à quoi nous convie ce livre singulier, Les Séparations imparfaites. Les séparations ? mouvement constitutif de la vie qui s'avère si souvent difficile qu'elles semblent toujours imparfaites. Pour autant, cette imperfection n'est nullement négative. Et c'est là que résident l'attrait et le vif intérêt de ce texte dont les sept chapitres célèbrent - sur un rythme très particulier qui n'est pas sans évoquer la « logique fragmentaire » d'une séance - chacun à leur façon la puissance du négatif.
La psychanalyse apparaît ici sous une lumière surprenante : une voie pour l'insubordination, pourrait-on dire à lire le chapitre « Winnicott l'indépendant ». « Que les patients et les mots restent en vie » (p. 27). Telle semble être une des leçons essentielles retenue par Gribinski, et qui sous-tend toute sa pratique, modelant ses exigences.
Rendre hommage à la vie, lui permettre de se donner libre cours, c'est accepter, pour le patient comme pour l'analyste, de (se) perdre, de ne plus savoir. Nécessité d'en passer par le négatif pour que la vie surgisse. Ainsi, pour que la séparation se fasse, faire l'expérience paradoxale du refus, voire de la négation même de celle-ci. C'est ce qui s'illustre dans le transfert, pôle essentiel dans la cure analytique. Le transfert apparaît comme ce moment si capital où le patient se met véritablement à vivre ; « transgressant son propre mode d'être, il se met à faire » dit Winnicott cité par Gribinski, réalisant par là un véritable acte de créativité : « la créativité, c'est que le faire dérive de l'être » (p. 35). Cet événement, sorte d'adolescence de la cure, condense en lui les aspects les plus contradictoires et les plus paradoxaux qui permettent que se dénoue la vie. Puissance de l'événement qui oblige tout à coup l'analyste à adopter la posture du veilleur et à faire face dans une altérité revendiquée. Puissance de cet acte qui emprunte à une double négation : négation de la séparation parce que néantisation en quelque sorte de l'ici maintenant. Mais la négation à l'œuvre culmine dans ce qu'est le transfert lui-même. « Le transfert consiste à se souvenir que rien ne s'est passé » dit encore Gribinski faisant siens les mots de Winnicott. Le transfert est une amnésie agie. Toutefois, et c'est là un des attraits du livre, sa profondeur et son objet débordent bien largement le seul contexte de l'analyse. C'est bien de la vie tout court qu'il s'agit, de la vie dans la vie, et les exemples littéraires, artistiques aussi bien que les situations cliniques sont là pour en témoigner.
Pour que la vie surgisse dans le transfert, au bout d'un pinceau ou d'une plume, pour que « ce pas et le suivant » - pour citer Bergougnioux repris par l'auteur - puissent s'accomplir, des conditions sont requises : accepter le principe paradoxal de la vie, que la déprise précède la prise ou la reprise, le silence et le désarroi, la certitude de soi.
Loin donc de n'être qu'un livre pour spécialiste, ce texte donne à penser l'Homme dans toute sa dimension, c'est-à-dire sa fragilité, son imperfection, sa finitude en somme. Descartes (ici évoqué dans un chapitre sur la « conscience-passage » qui ne nous a pas vraiment convaincu) nous l'a dit : l'homme est l'être qui peut se tromper, l'animal ne le peut pas qui n'erre ni ne se trompe. Creuser l'écart avec ce dernier en permettant à l'homme de rompre avec la répétition, de s'inventer, de se frayer son propre chemin, d'accéder à sa demeure « Home is where we start from » (T.S. Eliott cité par Gribinski p. 35), telle est la tâche d'une psychanalyse vivante. « Porter en soi un passé sur lequel on ne peut plus rien construire » est le motif de toute analyse et de tout transfert. On le voit, c'est bien une dynamique de la liberté que nous donne à lire ce texte. Y parvenir, c'est agrandir son espace, accéder à une réalité plus vraie que le réel ; « l'imaginaire est vrai » (p. 63). On songe ici à Bachelard évoquant la puissance créatrice de l'imagination. Mais l'envol n'est possible qu'en se délivrant du poids du réel. Dans le cas contraire, c'est-à-dire un excès de réel, on assiste à un transfert souffrant et rien d'autre. Ne pas coïncider, pouvoir s'écarter ou se perdre, loin d'être un obstacle, contribue au contraire à notre unité. Comprendre qu'il n'y a pas de zone, le passé par exemple, qui serait intacte, vierge de toute interférence, et admettre que « toute vie antérieure est une création de l'instant présent », que vivre c'est toujours exister au présent, se risquer à faire... Voilà ce que nous donnent à saisir ces pages. On le voit, l'entreprise est sans fin, nécessairement imparfaite, mais c'est en cela qu'elle est humaine, si humaine.
Cécile Veillard, professeur de philosophie
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GRIBINSKI
Michel
Les Séparations imparfaites
Paris : Gallimard, 2002. (Collection Connaissance de l'inconscient).
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