Mag philo : La valeur du travail
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Le travail est-il au fondement même du fait anthropologique ? Traduit-il l'exigence universelle de subvenir aux besoins primordiaux et de pallier la rareté, ou bien n'est-il qu'un épiphénomène historique et culturel relatif, dont les formes d'organisation souvent dévoyées doivent être rectifiées ? Le travail a-t-il en soi une valeur, ou ne la tient-il que des structures idéologiques et socio-économiques auxquelles il appartient historiquement et culturellement ?
Autant de questions que l'histoire de la pensée - de la philosophie à l'économie politique en passant par la sociologie, la psychologie et la psychanalyse, l'ethnologie et le droit - s'est souvent posées.

Concepts
Le travail est une activité de modification et de transformation de la nature, qui vise à la production et plus rarement à la création. Il est une partie essentielle de l'agir humain, et c'est surtout comme telle qu'il retient toute l'attention de l'enseignement philosophique. C'est par excellence le processus répété et maîtrisé qui, par extension, peut être apparenté à la profession, au métier.
Mais, d'un autre point de vue, le travail constitue le résultat lui-même de l'activité professionnelle, l'aboutissement du processus de transformation de la nature. C'est alors le moment où le travail atteint sa finalité et peut particulièrement faire l'objet de l'échange.
Enfin, de façon générale, qu'il s'agisse de l'activité elle-même ou de son résultat, ils doivent porter la marque de la dépense de temps et d'énergie, de l'effort et de la peine. Même dans l'art où ces marques tendent à devenir imperceptibles, la difficile tension et le labeur sont pourtant requis. Que « l'art doive effacer l'art » présuppose au préalable l'activité patiente et tendue, l'effort de l'œil et de la main.

Dès lors, la poussée du vivant en général dans ses processus de persévérance dans l'être, de génération et de croissance, l'action de l'animal en quête de nourriture ou d'abri ne constituent-elles pas du travail ? Devrons-nous distinguer entre travail animal et travail humain, et si oui sur quel quels critères nous appuyer ? Concrètement aussi, quelle est la valeur spécifique du travail et quelle différence essentielle la sépare des valeurs qu'on a coutume d'accorder au jeu ou au bricolage ?
Car, hormis la notion moralisatrice de la contrainte externe pour ne rien dire de l'obligation morale au sens kantien, qu'est-ce qui différencie l'enfant qui joue dans sa chambre de celui qui y fait ses devoirs ? Par ailleurs, qu'est-ce qui distingue l'apprenti menuisier ou le peintre du dimanche de l'artisan réputé et de l'artiste consacré...?

Nous sommes donc conduits à dégager trois principes directeurs :
Premièrement, l'écart, concrètement inévitable, entre professionnalisme et amateurisme, spécialiste et généraliste. La plupart du temps, c'est le degré d'acharnement et de répétition qui garantit celui de maîtrise, et qui semble creuser l'essentiel de la différence.
Deuxièmement, le but, qui est indirectement lucratif (salaire) dans le cas du travail, par opposition à celui qui est directement non lucratif mais néanmoins avantageux (satisfaction, plaisir, liberté) en ce qui concerne le jeu, l'art ou le bricolage.
Troisièmement, la part de souplesse laissée au choix du moment ainsi qu'à celui du rythme d'exécution, qui est beaucoup plus importante dans le cas des activités libres que représentent le bricolage, le jeu ou les loisirs en général que dans le cas du travail. Toutes choses étant égales par ailleurs, l'expression d'une autorité externe apparaît toujours tôt ou tard et peu ou prou dans le travail, et contribue à rigidifier considérablement les calendriers de l'activité professionnelle ainsi que ses rythmes (taylorisme, fordisme, etc.).

Qu'advient-il, dans ces conditions, de la valeur du travail aujourd'hui, et quel est exactement son « coût », économique, social, médical, psychologique, et même moral et métaphysique ? Conformément à la double perspective, coûteuse et enrichissante à la fois, du travail, qu'aiment à souligner nos programmes de philosophie en terminale, demandons-nous quelle part de liberté et d'authenticité nous aurons à gagner en travaillant, contre quelle proportion de renoncement et d'effort.

Une valeur fluctuante
L'histoire des mentalités et des mœurs nous a montré que toutes les civilisations ont travaillé ou travaillent encore, mais pas forcément de la même manière, et surtout pas forcément en impliquant dans les mêmes proportions les mêmes agents (hommes/femmes ; adultes/enfants...). Même si toutes les cultures ont recours au travail comme à leur principal mode d'adaptation de la nature, elles ne se font pas du tout la même idée de ce que vaut le travail, et de ce qu'il vaut la peine de lui sacrifier.
À ce sujet, les Grecs servent régulièrement de paradigme historique de civilisation qui non seulement n'aurait pas valorisé le travail, mais même l'aurait tenu en très basse estime et totalement dévalorisé. Jean-Pierre Vernant a explicité de façon exemplaire comment cela tient à une façon singulière de privilégier la perspective de l'utilisateur par rapport à celle du producteur. Qu'un objet « vaille » à proportion du plus ou moins d'action qu'il a subi de la part d'un agent externe, qu'il vaille plus d'avoir été davantage « travaillé » est absurde. Ce qui importe aux yeux du Grec de l'Antiquité, c'est ce que l'objet permet de faire ou d'atteindre, c'est sa plus ou moins grande utilité, ce qu'il « rapporte » et non pas ce qu'il « coûte » (Mythe et pensée chez les Grecs, PBP, Tome II, Payot).

Une opposition difficilement réductible
Cette opposition rapport/coût est symptomatique - au-delà des contingences historiques - des divergences d'appréciation et d'évaluation du travail.
Ici, le travail est pris dans le sens ascétique d'un certain état d'esprit de sacrifice, comme acte de renoncement (au plaisir) et d'acceptation voire d'appréciation de l'effort. C'est la vision du travail synonyme de labeur et de peine qui prédomine alors, celui essentiellement du prolétariat tel que Marx et ses épigones l'étudient. Dans cette perspective, bien sûr, toute activité non coûteuse et a fortiori plaisante et épanouissante tombe sous le coup de la suspicion. Compte tenu de ce que sont les infrastructures du capitalisme, les rares qui travaillent (mais du reste s'agit-il encore de travail ?) dans de telles conditions ne peuvent être que des privilégiés, infime minorité qui fait le jeu de la bourgeoisie opprimante et exploitante.
Là, au contraire, l'ascétisme et le travail sont radicalement dissociés : non seulement la souffrance et plus généralement le coût ne servent plus de critère fiable d'évaluation, mais davantage même ils contribuent à dénaturer et à défigurer le travail. Précisément dans cette perspective le travail qui coûte est en réalité un simulacre, un divertissement pervers, une invention diabolique pour détourner les hommes de l'essentiel. Il est par essence activité désimpliquée, irresponsable car non fondamentalement libre... Dans une telle perspective, seuls les passionnés en tous genres, « les aventuriers, les artistes, les philosophes... » (Nietzsche) peuvent être encore -considérés comme travaillant.

Nous nous trouvons finalement conduits à nous demander si les multiples questionnements sur la valeur du travail n'ont pas pour fondement préalable la certitude que le travail doit divorcer d'avec toute forme de négativité, dont, bien entendu, l'asservissement et l'abrutissement sous quelque forme que ce soit.
Toutes les mises en perspective problématiques et critiques de la valeur du travail procéderaient génériquement d'une nécessité de repenser la nature humaine, ses principales croyances et ses valeurs fondamentales. Sur ce problème de la valeur du travail, deux éthiques semblent s'affronter irréductiblement, l'une - du devoir et de la loi -, démocratique et laborieuse, l'autre - du plaisir -, individuelle et aristocratique. Pourtant, cette opposition qui entraîne les principaux grands clivages idéologiques et politiques que nous connaissons peut et doit finir par être dépassée.

 © SCÉRÉN - CNDP
  Créé en février 2003. Actualisé en février 2007 - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.