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Langages plutôt que le langage… Il est pourtant d’usage de réserver le pluriel à la grande multiplicité des langues parlées, dont Claude Hagège rappelle qu’en moyenne vingt-cinq d’entre elles sont menacées de disparaître chaque année 1. Face à une telle désaffection des mots, à laquelle il faut ajouter le renforcement des moyens d’expression « multimédiatiques », au profit de l’image notamment, et face à l’usage impérialiste de l’anglo-américain dans les domaines non seulement scientifiques, technologiques et commerciaux, mais aussi du quotidien, il s’avère urgent de rappeler le caractère irremplaçable de la symbolisation et l’importance de la diversité des milliers de langues pratiquées dans le monde. D’autant plus que les orientations des politiques actuelles tendant à délaisser considérablement la recherche dans les sciences humaines en général, et tout particulièrement dans le domaine de la linguistique, il devient difficile, pour ne pas dire vain, de vouloir enseigner encore à l’Université. Considéré pourtant sous l’angle d’une fonction à la fois psychologique et sociale, le langage est unique et irremplaçable, et la linguistique actuelle confirme que l’être humain forme des représentations signifiantes dont les modes d’expression peuvent considérablement varier, mais qui, dans leur principe, restent partout et toujours identiques. De plus, cette unité du langage n’empêcherait pas, bien au contraire, des niveaux d’expression adaptés à divers chemins ou canaux : ainsi nombre de façons d’exprimer constitueraient du langage sans pour autant atteindre au statut consacré de langues. Quoi qu’il en soit, de la diversité et de la disparité s’immiscent dans la belle unité du langage. Certains préfèreront la voix à l’écriture, d’autres le geste au graphe, ou encore le symbole au mot, etc.
Le langage n’en continue pas moins à nous placer d’une part du côté de l’universalité, d’autre part du côté de la nécessité (dans la mesure où il relèverait d’une loi d’immanence, portant tout sujet humain à signifier).
Par contre, les langues varieraient du tout au tout, en fonction des aléas historiques de chaque culture. Par notre appartenance à tel ou tel système de signes, nous nous distinguerions comme groupes, ethnies, nations (ce que l’usage en français dénote bien, qui désigne à la fois la spécificité linguistique et l’appartenance nationale). De plus chaque langue se subdivise en autant de registres qu’il y a de tonalités possibles à l’existence.
A partir de là, le langage, qui serait pourtant le même pour tous, diffère dans sa mise en acte pour chacun. Non seulement il ouvre sur un premier niveau différencié (les modes opératoires de signification, pas forcément verbaux), puis sur un second où la différenciation s’emballe (le très grand nombre de langues distinctes, qui de plus évoluent toujours), enfin sur un troisième où elle s’atomise puisque chacun parle en propre et à partir du point de vue singulier qu’il occupe.
Dès lors se pose le problème des spécificités de toute mise en acte linguistique, qui recouvrent les champs extrêmement diversifiés de l’action communicationnelle. Des langages les plus universalisés que prétendent être les plus formels (ceux de la science, de la logique ou de l’algèbre, mais aussi – dans leur intention du moins – ceux de la philosophie) aux plus singularisés que sont ceux ouverts de la poésie, toujours il s’agit de débusquer la vérité et de produire du sens. Mais les langages ne s’y prennent jamais d’une façon totalement unifiée et laissent la porte grande ouverte aux glissements de sens, aux malentendus, aux allusions, à l’humour et à l’ironie.
Qui plus est, les variables proliférant au sein même de chaque système linguistique, les nuances s’accentuent au point d’appeler tous types de clarifications : c’est ce à quoi s’évertuent les entreprises de commentaires, et encore plus radicalement celles de réécriture et de traduction. Malheureusement la menace de trahison pèse d’autant plus que la tradition se fait lourde en exégèse, et plus la glose augmente, plus les réseaux d’intelligibilité se complexifient et moins le sens, primitivement moteur de l’expression, ne se manifeste. Décidément nous nous retrouvons tiraillés entre parler pour ne rien dire et rester muets, radicalement ignorants de l’avertissement selon lequel entre se taire et bavarder il nous incombe de signifier.
C’est alors que dans ce vaste puzzle de signes, signaux, emblèmes, blasons, symboles, des cases vides subsistent, et bien que l’on s’emploie avec succès à les combler au fil du temps, elles semblent se multiplier indéfiniment. Parler, qu’est-ce que cela veut dire demandait Pierre Bourdieu, et où cela conduit-il dans la mesure où il résulterait de cette entreprise plus d’incompréhension et moins d’unité de pensée et d’action que parfois le silence ne parviendrait à en instaurer ?
La philosophie a pour sa part toujours pris acte de la prolifération des variations du signe et du sens, et à chaque étape majeure de son histoire, elle s’est attachée à penser originalement en même temps qu’elle s’est employée à se réécrire. Qu’elle ait toujours plutôt privilégié le fond exprimé n’empêche pas il y ait eu des styles, pour ne pas dire des langues philosophiques à part entière, et les cheminements les plus pertinents et les plus stimulants ont toujours suivi des voies obliques. Ils se sont affirmés comme déviations, en tant que tours et détours accomplis dans le paysage foisonnant de la pensée.
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