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Le phénomène religieux semble universel et, comme Bergson le remarquait dans Les Deux Sources de la morale et de la religion, on ne saurait trouver de société sans religion. Pourtant Bergson écrivait à une époque où – tout du moins en France – la séparation de l’Église et de l’État était bien consommée, et où la crise du religieux était déjà bien avancée, due notamment aux attaques émanant de courants et de penseurs issus surtout du XIXe siècle, mais dont l’impact prenait toute son ampleur depuis le début du XXe siècle. Cette omniprésence du religieux rappelée par Bergson peut rétrospectivement surprendre, parce que pour des contemporains du philosophe elle a pu s’apparenter à une déclaration spiritualiste en butte aux matérialismes ambiants et à une forme de rejet philosophique du processus de sécularisation des sociétés occidentales. Parlant d’un passé immémorial fatalement religieux, Bergson anticipait-il à son insu que le siècle à venir redeviendrait fortement religieux ?
Quoi qu’il en soit, le siècle qui vient de prendre fin aura été marqué par une double rupture : rupture interne à l’Occident chrétien, au sein duquel nombreux furent les déserteurs de temples, mais au sein duquel tout de même des millions ont choisi de rester fidèles aux grandes confessions. Rupture externe du fait du pluriculturalisme croissant au sein des sociétés modernes, laissant d’un côté un grand vide d’aspirations religieuses, ouvrant par ailleurs les portes à d’autres formes de religiosité, provenant soit d’autres grandes spiritualités (c’est notamment le cas du bouddhisme), soit ayant conservé « un air de famille » avec les religions constituées. Ainsi de certains sectarismes intellectuels, nourris d’ésotérisme et d’occultisme, les nombreuses options d’arts martiaux ou de yoga, dont les pratiques se justifient souvent plus par des motivations spirituelles que par des exigences d’exercice physique, et diverses formes de « revival esthétiques » en général, le plus souvent musicaux, au sein desquels s’exécutent de véritables « rituels », apparentés de très près à celui de la communion.
Et c’est encore compter sans l’essentiel : que le religieux se produit, s’adapte et se maintient alors même que nous avons appris que le besoin religieux peut se ramener à une forme d’aliénation sociale (« l’opium du peuple » de Marx) ou psychique (le « désarroi » ou « désaide » de Freud), notamment pour tous ceux qui, subissant un destin incompréhensible et absurde, ne trouvent comme solution, pour éviter la folie, le suicide ou le crime (« les hommes ont inventé Dieu pour ne pas se tuer » d’après Dostoïevski) que de l’accepter comme une fatalité transcendante. Et alors même que la doctrine des deux vérités, telle qu’Averroès l’élabore et que Spinoza et Nietzsche en héritent, nous a appris que la vertu de la religion est essentiellement pragmatico-sociale et ne constitue jamais qu’une discipline intellectuelle pour les faibles d’esprit, dépourvus de la force et de l’autonomie requises pour conformer leur existence à des règles, incapables de se créer leur propre vertu, nous n’en demeurons pas moins face à une difficulté qui se pose aussi bien en fait qu’en droit. En effet, si les religions sont les seuls fondements possibles des communautés, cela ne signifie-t-il pas que l’exclusion et la discrimination sont inévitables, dans la mesure où toute adhésion religieuse suppose un renoncement à l’universalité de la raison autonome ? Mais si, d’un autre côté, l’accès à la raison autonome est un objectif trop élevé pour pouvoir fonder une communauté, la raison n’est-elle pas condamnée au durcissement dogmatique et à l’ignorance de la question centrale du communautarisme que nous pose la religion aujourd’hui ?
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