Altruisme et égoïsme
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La collection « Mag »
 
Être altruiste, est-ce capituler
devant l'égoïsme de l'autre ?

Anne Isabelle Roussel, professeur de philosophie

En quoi consiste l'altruisme ? S'il est vrai qu'un concept se définit notamment par ce à quoi il s'oppose, alors, de manière presque spontanée, surgit le clivage altruisme/égoïsme. Vivre pour autrui, pour rependre la formule de Comte1, ce n'est pas poursuivre ses objectifs personnels, ou, du moins, une telle poursuite ne peut être entreprise que dans la mesure où ils s'accordent avec ceux de l'autre, et, plus encore, où ils les servent. L'utile propre devient ainsi second. L'altruisme consiste donc à se décentrer en se déprenant de soi, en acceptant de faire passer autrui avant soi-même. Faisant prévaloir l'amour de l'autre sur l'amour de soi, l'altruiste apparaît comme en lutte contre son propre égoïsme. Par contraste avec ce dernier, synonyme de fermeture, de cécité affective et de faillite morale, il est ouverture, don de soi. Il est une vertu, au même titre que l'égoïsme, au moins quand il devient excessif, est un vice. Mais si la lutte contre ses propres démons intérieurs, y compris dans sa difficulté, est cause acquise ici, sauf à considérer que l'altruisme est impossible, qu'en est-il de l'égoïsme de l'autre ? Autrement dit, si nous parvenons, au moins par éclipses, à vaincre notre égoïsme, comment affrontons-nous celui d'autrui ? Est-il acceptable ? Tient-il l'altruisme en échec ?
Tout accepter de l'autre
Se hisser à la hauteur de l'exigence éthique requise par l'altruisme semble d'abord nous contraindre à faire fi de l'égoïsme de l'autre. Si nous avons décidé d'être altruiste, par une certaine orientation de notre volonté, ou si ce qui relève de notre « caractère » nous y pousse, l'égoïsme de l'autre peut bien être déplaisant ou décevant, nos dispositions n'en sont pas moins fondées. Ne serait-ce pas une excuse trop légère que d'arguer de l'égoïsme de l'autre pour renoncer à l'altruisme ? Outre l'aspect quelque peu infantile d'une telle attitude, elle est aussi inacceptable. Si nous estimons profondément que l'altruisme est une valeur supérieure, il nous appartient de la faire triompher sans délai. Il semble contradictoire d'affirmer d'une part la valeur absolue de l'altruisme et, d'autre part, de vouloir le faire dépendre de circonstances particulières. À ce titre, l'altruisme semble inconditionnel. Il dépasse le plan de la logique comptable qui préside souvent à nos existences. Il ne relève pas du misérable calcul du donnant/donnant. Il rend ainsi honteuses nos mesquineries banales qui, cherchant l'équilibre parfait des recettes et des dépenses, nous rendent parfois amers en suscitant l'impression d'être floués dans le jeu des échanges. Pour que l'altruisme renonce à lui-même devant l'égoïsme de l'autre, il faudrait qu'il soit de l'ordre du calcul, ce que, précisément, il n'est pas. Il accepte donc l'égoïsme de l'autre, non au sens d'une capitulation, mais parce qu'il en est ainsi. Capituler, ce serait rendre les armes et avouer une défaite. L'altruisme, s'il s'exerce, est à lui-même sa propre victoire. Il donne sans souci de stricte égalité. Ce « décentrement » admet la dissymétrie. Cette dissymétrie, évoquant par certains aspects le thème de la responsabilité mis en évidence par Lévinas, témoigne du fait qu'il est possible de donner sans recevoir, de penser à l'autre sans que la réciproque soit effective. L'altruisme va au devant de l'autre, par-delà nous-mêmes. Comment ce double mouvement peut-il s'opérer ? Ce qui, de droit, est exigible, se présente-t-il dans la réalité ?
L'épreuve pratique
Le type de relation mis en place dans le cadre de la famille permet de saisir comment l'altruisme prend corps. Nous n'avons pas ici le loisir de retracer l'histoire de l'éducation. Signalons néanmoins que la fille, plus particulièrement, a souvent été considérée davantage dans son rapport au groupe que pour elle-même, comme entité autonome. Fille, sœur, elle se devait de choyer le frère et le père ; épouse, le mari, tant et si bien que la vertu de l'altruisme semble lui être étroitement associée. Tout devait la préparer à son futur rôle de mère. Associés à la représentation « idéale » de la mère, nous rencontrons fréquemment les thèmes du don, du dévouement, voire du sacrifice2. Longtemps, dans l'imagerie populaire et dans l'opinion commune, jusqu'à aujourd'hui sans doute, la maternité a coïncidé avec l'oubli de soi, l'accomplissement du statut de femme-mère. Il s'agissait, il s'agit encore dans une certaine mesure, d'abandonner les tendances égoïstes, de se dépouiller de ses supposés anciens travers, afin de vivre pour l'autre. En l'occurrence, ce n'est pas n'importe quel autre. L'enfant est l'être cher, celui qui porte les promesses, à défaut de toujours les tenir. Plus souvent que pour toute autre personne, ses intérêts peuvent sembler supérieurs3. Cependant, s'il appartient aux parents, et notamment à la mère, d'élever l'enfant, se rencontre nécessairement le problème de son égoïsme. Une chose est de décider, pour soi-même, de passer outre l'égoïsme de son enfant, une autre est de renoncer à transmettre la valeur éthique de l'altruisme. La capitulation serait alors coupable. Un altruisme aveuglé par l'amour peut donc être finalement à double tranchant. Une éducation reposant sur le sacrifice, loin parfois de constituer des personnes soucieuses d'autrui, les transforme en monstres d'égoïsme, entités closes sur elles-mêmes, prisonnières de leurs intérêts et motivations propres. Or n'est-ce pas là un des plus sérieux écueils ?
Les limites d'une telle position
Si l'altruisme capitule devant l'égoïsme de l'autre au sens où il renonce à sa propre transmission, n'est-il pas doublement coupable, une première fois contre lui-même, une seconde contre l'autre ? Il pêche d'abord contre lui-même, car renforcer l'égoïsme de l'autre, c'est nier, à terme, l'altruisme. Il faute ensuite contre l'autre car il semble lui interdire la possibilité de devenir son égal. Bref, il peut établir une dette infinie qui semble éloigner toute réciprocité. Enfin, celui qui se revendique altruiste envers et contre tout, indépendamment de l'égoïsme de l'autre, ne s'arroge-t-il pas un pouvoir immense, exorbitant ? Ce renoncement n'est-il pas la face cachée d'un désir plus souterrain, inavouable et peut-être ignoré, de maintenir autrui sous son joug ? Il cherche une reconnaissance « de biais » en s'arrogeant la supériorité de l'apparent délaissement de soi. Céder devant l'égoïsme de l'autre peut ainsi être une des modalités de l'affirmation narcissique. Célébrer sa propre grandeur dans le retrait et l'abandon s'avère parfois un des objectifs de ce comportement.
Éléments pour résoudre ces contradictions
Pour sortir de ces difficultés, il faut que l'altruisme soit cohérent avec lui-même. Autrement dit, il doit pouvoir s'exercer malgré l'égoïsme de l'autre sans toutefois l'encourager. Se délier de soi pour aller vers l'autre doit pouvoir aussi être un chemin réciproque. Il ne s'agit nullement de cette logique comptable arc-boutée sur ses profits et pertes mais de la capacité de l'altruisme à « faire école ». L'altruisme porte en lui l'espoir d'instituer l'autre comme autre, c'est-à-dire ouvert à son tour. Et, de fait, il arrive certaines fois, que l'altruisme de l'un suscite celui de l'autre, jusqu'alors seulement préoccupé de lui-même. Il peut être difficile à l'égoïste de résister sans que la honte ou tout simplement un peu plus de recul ne l'oblige à faire un pas de côté, une sortie hors de lui-même. Le fait même d'être l'objet du soin d'autrui peut, en le réconfortant, le faire changer. Bien sûr, une telle transformation n'est jamais garantie ni définitivement acquise. L'égoïsme de l'autre semble parfois ne jamais devoir céder. Il peut être désespérant. Malgré tout, une brèche est possible. De notre comportement dépend, en partie, celui de l'autre. La chance vaut la peine d'être tentée. Nous aurions ici affaire à un altruisme militant. L'altruiste a vocation à ne pas demeurer seul. Il sait que sa solitude constituerait son échec, signerait, à terme, sa condamnation. En ce sens, l'altruisme s'affirme nettement comme une valeur sociale et non strictement individuelle. Il ne peut capituler devant l'égoïsme de l'autre car il mettrait en péril ce qu'il vise, et se renierait lui-même. Il veut un successeur.
En ce sens, il apparaît comme une vertu politique. Bien compris, il demande la réciprocité car il constitue les hommes en égaux et jette les bases d'une communauté où chacun, étant altruiste, s'occupe de l'autre, tenant ainsi à distance un égoïsme trop radical. La logique de l'altruisme est celle de la réciprocité fondée sur l'amitié. En cela, affirmons-le à titre d'hypothèse, il semble se distinguer de la charité dont l'exercice ne réclame pas nécessairement l'égalité.



 
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