Peut-on encore parier sur le génie ?
Éditorial   
« Peut-on encore parier sur le génie ? » Le génie, tant dans les arts que dans les sciences, a longtemps été le fondement ultime et le point de référence unanimement reconnu et fantasmé comme critère fiable de toute activité authentiquement humaine. Selon l'article de Jean-Jacques Sarfati, il en a même été ainsi dans les domaines de la législation et de la politique, et les grandes figures de Solon ou de Périclès ne sont-elles pas de parfaites représentations de ces hommes dits « d'exception » ? Le génie donnerait le ton à l'esprit et à la civilisation, de telle sorte que notre histoire serait tantôt heureusement imprégnée, tantôt tragiquement stigmatisée par ces êtres hors du commun, et portée à suivre leurs désirs et passions, qui du reste ne leur appartiendraient jamais en propre, mais seulement à titre de source d'inspiration où ils viendraient puiser leur énergie et leur dessein : « Les grands hommes de l'histoire sont ceux dont les fins particulières renferment le facteur substantiel qui est la volonté du génie universel », écrivait Hegel dans ses Leçons sur la philosophie de l'histoire (traduction Gibelin, Vrin, 1967, p. 35).
Il n'est du coup guère étonnant que souvent les génies se soutiennent et se complètent en s'admirant, et en se nourrissant les uns des autres : ils font école (Sartre, comme d'autres, voulait n'être rien moins qu'Hugo, Freud admirait au-delà de tout Léonard de Vinci et Michel-Ange ; Nietzsche, quoi qu'on ait pu dire, Platon etc.) et tissent ainsi l'histoire comme cours universel et ininterrompu des événements. Pourtant la crise du sujet, qui a ponctué au fil des décennies tout le XXe siècle, sous les coups multiples de divers mouvements culturels, économiques et politiques, n'a pas manqué de remettre en cause la notion même de génie. Notamment, l'histoire moderne s'est débarrassée – peut-être pas aussi définitivement qu'elle a voulu le croire – de la croyance hégéliano-marxiste d'un sens de l'histoire, et de l'illusion que ce seraient des êtres d'exception qui dessineraient son cours universel. Pas plus que l'esprit ne souffle sur le monde, la lutte des classes n'opère son œuvre dialectico-historique. Il semble qu'il n'y ait plus de place ni pour une logique implacable, préalablement inscrite sur le mode providentialiste d'un saint Augustin ou d'un Bossuet, ni pour un nécessitarisme spinoziste ni davantage pour une pure contingence existentielle. La logique qui préside à la destinée humaine apparaît donc composite, tissée d'aléatoire et de nécessité. Dès lors, les génies et l'histoire qu'ils semblent créer, ne sont que la rencontre fortuite, et seulement justifiable après coup, de circonstances particulièrement favorables à la réalisation de certains actes, et par conséquent, les mieux placés pour une telle effectuation occupent toujours le devant de la scène historique. Du côté des philosophies et des sciences humaines par exemple, les matérialismes ou immanentismes sociologiques et psychologiques ont ramené l'exception à la norme, en montrant que tout n'était que déterminismes (social, familial et psychique). Les neurosciences sont depuis quelques années maintenant allées jusqu'à concevoir des jeux de déterminations purement physico-chimiques, neuronales et motrices. Dès lors exit le génie qui ne serait jamais qu'un leurre. Comme le pense le « Mérovingien » (un mégavirus informatique à très haute densité de nuisance), incarné par Lambert Wilson dans le deuxième volet du film Matrix (2002), tout n'est qu'affaire d'action et de réaction : retour d'une sorte de mécanicisme cérébral et corporel, social et économique. Mais on verra, dans l'interview qu'il nous a accordée, quel sort Yves Hersant réserve à cet illusionnisme postmoderne qui ne fait jamais en réalité que dévoyer la notion même de génie. Le génie n'est plus alors qu'une monstrueuse machine à produire ou à créer en même temps qu'à détruire, plus performante qu'une autre. Par ailleurs, un article comme celui de Patrick Mignon nous invitera à envisager un génie qui ne serait plus qu'un champion (les génies ne sont-ils pas majoritairement de nos jours ceux du stade ?), et pourrait être fabriqué de toutes pièces, gonflé, dopé (pourquoi pas cloné ?) sans que l'on puisse voir la trace de ces lentes et patientes élaborations (le génie donne l'impression que l'œuvre s'est faite tout naturellement, sans le moindre effort). Bref, le génie n'est-il, comme le définissait Kant, que « la nature prescrivant ses règles à l'art », ou la nature disparue par absorption et dissolution dans la culture ? Quelles que puissent être les réponses que nous proposerons à cette alternative, il convient de nous interroger sur la légitimité qu'on pourrait avoir, aujourd'hui, à parier sur lui.

Gilles Behnam, pour le Mag philo

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