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Trois volumes, Julia Kristeva
Des biographies subjectives, ou « la chair de la pensée » Écrite entre 1997 et 2002, la trilogie de Julia Kristeva, sous le titre commun de « Génie féminin », explore et analyse, en trois biographies distinctes, la vie et l’œuvre de trois femmes du siècle passé : Hannah Arendt, Melanie Klein, et Colette. Choisies pour les affinités intellectuelles que Julia Kristeva partage avec elles, et qui lui ont donné l’envie de les fréquenter assidûment, ces personnalités ont surtout, par leur expérience commune de femmes, apporté un regard particulier sur le XXe siècle. Voici comment, en introduction de son ouvrage, Julia Kristeva définit ses trois sujets : « La vie, la folie, les mots : ces femmes s’en sont faites les exploratrices lucides et passionnées en engageant leur existence autant que leur pensée, et en éclairant pour nous d’une lumière singulière les enjeux majeurs de notre temps. » (vol. 1, p. 19) Au fil de récits très documentés, l’auteure articule sans relâche les éléments de la vie et les innovations de pensée apportées à l’humanité par ces femmes de génie. Cependant, le genre littéraire de la biographie sert de support à Julia Kristeva pour aller beaucoup plus loin que la simple narration savante, et cela à deux titres. En effet, dans l’exposé qu’elle propose des faits, elle fait sienne la pensée d’Hannah Arendt, qui prend sa source chez Aristote, et selon laquelle seul « le récit » peut donner sens à la vie et à ses actions, c’est lui qui révèle l’identité profonde du sujet (vol. 1, p. 120) : « raconter sa vie serait en somme l’acte essentiel pour lui donner un sens ». En cela, Julia Kristeva accorde très exactement la forme de son écriture au fond de la réflexion qu’elle sert. Par ailleurs, le préambule de son triptyque annonce un travail « d’enquête ». Au magazine Lire, en 1999, l’auteure déclare, alors qu’elle commence à travailler sur le deuxième volet consacré à Melanie Klein, que « [son] analyse est à mi-chemin des œuvres culturelles et de l’observation clinique1 ». Si l’auteure connaît très exactement la chronologie des faits qui entourent chacun de ses sujets d’étude, ce sont surtout les liens que ces femmes ont entretenus avec leur époque, à travers leur environnement social, familial et affectif, qu’elle s’attache à analyser. Sous cet angle, les biographies éclairent la manière dont ces figures se sont posées en novatrices, mettant en acte des avancées dans la pensée politique, la psychanalyse et l’écriture. Ainsi, les récits vont servir à rassembler patiemment, en interrogeant littéralement le travail de ces femmes, des éléments qui devraient répondre à la question de la spécificité du génie « au féminin ». La qualité de l’investigation, comme un pari qui court tout au long de la fresque, tient à la rigueur de la position tenue par Julia Kristeva : si elle part du constat d’une différence sexuelle, elle ne présage en rien de ses conséquences sur la pensée des trois femmes. Ainsi, chaque récit est totalement dégagé de toute tentation d’interprétation.
Le génie comme percée au travers et au-delà de la situation La posture de questionnement de Julia Kristeva permet d’échapper d’entrée à la tentation de conclure à une spécificité féminine du génie. Elle ne raccroche pas non plus le génie au concept d’excellence ni de supériorité et en propose d’office une définition décalée et dynamique : « Aujourd’hui, le terme de " génie " me paraît désigner des aventures paradoxales, des expériences singulières et des excès surprenants qui surgissent malgré tout dans notre univers de plus en plus standardisé. » (vol. 1, p. 8) Cette définition est assortie d’une approche principalement existentielle, fondée sur des vies inscrites dans un contexte historique et dans une « commune condition », c'est-à-dire des expériences de femmes. En cela Kristeva ne biaise aucunement avec la réalité, ni celle d’hier ni celle d’aujourd’hui. Elle part d’un constat réellement avéré de différence, de place et d’évolution sociale d’une part, de construction psychique et sexuelle d’autre part, et l’illustre de faits biographiques. Ainsi, le lecteur sera un témoin objectif des brèches de progrès que ces femmes ont ouvertes et n’en pourra que mieux mesurer l’impact par rapport à ce contexte si minutieusement décrit. Ainsi renseigné, il peut comprendre la définition réellement audacieuse que Julia Kristeva propose du génie : « L’impact de certaines œuvres ne se réduit pas à la somme de leurs éléments. Il dépend de l’incision historique qu’elles opèrent, de leurs répercussions et de leurs suites, bref de notre réception. Quelqu’un s’est trouvé à cette intersection, en a cristallisé les chances : le génie est ce sujet-là. » (vol. 1, p. 9) Loin de l’acception divine et écrasante, le génie est proposé comme une contribution des hommes et des femmes pour et par eux-mêmes au progrès de leur condition.
Dépasser la dichotomie des sexes Julia Kristeva, dans une très subtile démarche humaniste, parvient à montrer l’intérêt d’appréhender le génie féminin, non pas tant sous l’angle de sa spécificité, liée à la condition féminine et à ses dernières évolutions, que comme l’expression de singularités féminines en acte. Elle montre, en changeant ainsi d’angle de vue sur la vie de ses trois génies d’étude, comment « chacune d’elles, sur le fond de cette commune condition, module une avancée originale et inédite » (vol. 2, p. 565). Marquant avec force sa dissension avec les revendications de simple opposition à la masculinité et sa puissance phallique, s’interdisant de céder à la tentation de globaliser les femmes comme simple « force émancipatrice », voulue par un certain féminisme, elle tente « d’affranchir la condition féminine, comme la condition humaine en général, des contraintes biologiques, sociales ou destinales » (vol. 3, p. 543). Au-delà du contexte social et politique savamment illustré et exploré dans les récits (débuts de l’émancipation féminine, montée des totalitarismes, univers masculin de la psychanalyse, immoralité et légèreté de la société de la Belle Époque), elle montre comment ces femmes ont passé outre d’aussi lourds déterminismes et « n’ont pas attendu que la condition féminine soit mûre » (vol. 3, p. 543). Partant du constat fondamental que « les femmes continueront à être les mères de l’humanité », Julia Kristeva déclare aussi qu’elles « héritent d’importantes difficultés à manifester leur génie : à construire un autre don spécifique, […] à la culture de cette humanité qu’elles abritent dans leur ventre » (vol.1, p. 13). En cela, la révélation et l’acceptation du génie féminin relèvent encore du combat. Pourtant, « bien que puérilement lovées dans l’espace et dans l’espèce, elles peuvent agir aussi en singularités novatrices et modifier profondément la condition humaine » (vol. 1, p. 14). Au-delà des modalités psychosociales de la condition féminine (maternité, difficulté à manifester le génie, différence, positionnement antagoniste par rapport aux hommes), au-delà de la construction psychique spécifiquement féminine, dont l’auteure ne fait pas l’économie puisqu’elle y consacre un long chapitre : « L’œdipe biface » (vol. 3, p. 545), il s’agit de sortir de l’antagonisme masculin/féminin. En effet, les génies transcendent l’histoire et le contexte dans lequel ils évoluent par leur créativité. Et c’est la singularité assumée de chaque être, homme et femme, qui lui donne toute sa mesure. Dans un renversement de perspective audacieux, Julia Kristeva, plutôt que de déceler ce qu’il y avait de spécifiquement féminin dans la pensée de chacune d’elles, a cherché ce qu’il y avait de singulier à la lumière des données de leurs expériences de femmes et aboutit à l’idée de la plurisexualité, rendant la pensée également partageable aux hommes et aux femmes. Dépasser la question de la spécificité, pour atteindre la singularité, qui dans son plein épanouissement de créativité ouvre l’espace du génie, telle est l’originalité de la démonstration de Julia Kristeva, dans la mesure où elle pose la personne singulière, femme ou homme, en primat, pour l’appréciation et la réception par les autres humains de sa pensée ou de ses actes. Si Julia Kristeva ne nie pas des différences, elle propose néanmoins de ne pas les stigmatiser en spécificités réductrices à l’un ou à l’autre sexe. Tout juste parle-t-elle, par exemple, de « coloration » féminine de la pensée de Hannah Arendt comme femme, alors même que ce qui est à retenir de sa philosophie est, entre autres, son discernement face à deux totalitarismes, le nazisme et le stalinisme. Pour elle, Hannah Arendt a eu une démarche intellectuelle qui ajoute à l’universel de la pensée théorique les données de son expérience de juive et de femme.
Une réflexion d’ouverture pour le nouveau millénaire Tirées des chapitres d’ouverture et de conclusion des volumes, deux déclarations doivent être mises en regard : « Le siècle prochain sera féminin, pour le meilleur ou pour le pire. » (vol. 1, p. 11), assertion prophétique sur laquelle Kristeva a été appelée à s’expliquer pour « excès d’optimisme », mais qui doit absolument être lue à la lumière de la seconde : « Le troisième millénaire sera celui des chances individuelles, ou il ne sera pas. » (vol. 3, p. 566) Ce sont la liaison et l’explicitation de ces points d’arrivée et de départ qui sous-tendent le dynamisme de la trilogie. Julia Kristeva invite ainsi à considérer les différences comme des complémentarités partageables, partant d’un accès universel aux choses de l’esprit, même si l’être humain accède à la pensée et au langage à partir d’une expérience sexuelle spécifique. C’est pourquoi, en conclusion de son ouvrage, Julia Kristeva, dans le chapitre final « Croisements », dégage ce qui pourrait être considéré comme spécifiquement féminin dans les trois parcours :
Mais au-delà de ces spécificités, c’est ce que ces femmes ont fait d’absolument exclusif – « une version incomparable » – dans le domaine de la philosophie politique, de la psychanalyse et des lettres qui leur confère un caractère génial. En affirmant que « l’avenir du prochain millénaire sera féminin », Julia Kristeva recueille l’idée de transcender maintenant des identités sexuelles fixées au profit de singularités, dont le plein épanouissement fera place à la créativité et qui peut mener au génie. Cette posture, cependant, n’est rendue possible que dans l’héritage du féminisme militant des différences.
Séverine de Wailly, consultante éditoriale
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Julia Kristeva
Le Génie féminin, 3 volumes : Hannah Arendt, Melanie Klein, Colette
Paris, Fayard, 1999-2000. Réédition Gallimard, collection Folio Essais, 2003-2004. |
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