Peut-on encore parier sur le génie ?
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La collection « Mag »
 
Yves Hersant
© Gilles Behnam
Né en 1944, Yves Hersant est agrégé de lettres et ancien élève de l'École normale supérieure de Paris.

Après diverses missions hors de France, en qualité de professeur ou d'attaché culturel, il est entré en 1981 à l'École des hautes études en sciences sociales.

Actuellement directeur d'études à l'EHESS, il tient un séminaire « d'histoire et critique de l'humanisme » et anime le Groupe de recherches sur l'Europe.
http://cral.ehess.fr/
Parallèlement, il dirige deux collections aux éditions Les Belles-Lettres.
Il traduit également pour les éditions Payot des textes littéraires et philosophiques italiens.
www.payot-rivages.fr/
 
Mag philo
Ma première question partira de deux acceptions distinctes mais pas forcément opposées du terme de génie. Pensez-vous qu'il faille définir le génie comme genius, « génie tutélaire » pouvant présider à la destinée de quelqu'un, d'une idéologie ou d'une collectivité ? Ou bien préférez-vous rattacher la notion de génie à ingenium, soit à des aptitudes innées que posséderaient certaines personnes remarquables ?

Yves Hersant
Plus que ma préférence, il me semble qu'importe ici l'histoire objective du mot, son étymologie. Pour autant qu'on le sache, notre mot « génie », avec les sens différents qu'il a adoptés, résulte précisément du croisement de genius et ingenium ; il est néanmoins nécessaire de distinguer d'entrée de jeu, comme vous le proposez vous-même. En italien, par exemple, genius a donné genio, tandis qu'ingenium a donné ingegno ; les Français ont traduit ce dernier par « engin » d'abord (à la Renaissance), puis par « génie ». Si l'on avait la patience de procéder à un relevé soigneux des occurrences, sans doute s'apercevrait-on que c'est la contamination d'ingenium par genius qui a conduit à « génie ». L'affaire n'est pas sans importance, parce que les ambiguïtés ou ambivalences du génie – de la Renaissance à nos jours, en passant par les Lumières et le romantisme – résultent de cette oscillation terminologique. D'un côté genius comme puissance divine, comme « esprit » agissant sur nous, tel le « malin génie » de Descartes, de l'autre l'idée tout à fait essentielle de quelque chose d'inné, placé en nous par la nature elle-même : ingenium est rattaché traditionnellement à ingenerare ou à gignere, « enfanter, faire naître ».

MP
Mais si vous voyez une relation entre ces deux acceptions du terme de génie, l'idée du devenir historique particulier d'une nation ou d'une civilisation vous semble-t-elle toujours indissociable de l'idée d'une aptitude supérieure à la création, à l'invention, aux entreprises pouvant paraître quasi surhumaines ?

YH
L'idée d'un génie national est elle-même tributaire, à l'évidence, de l'histoire de l'idée de nation ; elle se développe surtout à partir du XVIIIe siècle, notamment chez Herder. Pour ma part, je ne suis pas pressé d'évoquer la notion moderne et allemande de génie. Sans doute avons-nous trop tendance à sauter par-dessus les siècles, en négligeant notamment la Renaissance, qui privilégiait l'ingenium individuel : aptitude naturelle différenciée, variable selon les personnes, mais liée à une puissance créatrice à l'œuvre dans toute la nature. C'est même à l'Antiquité grecque que doit remonter toute étude sur l'histoire et les ambivalences du génie : plus précisément, au Problème XXX,11, attribué à Aristote, puis enrichi à la Renaissance par des néoplatoniciens comme Marsile Ficin. Nous nous hâtons trop, me semble-t-il, de faire naître la notion de génie avec le XVIIIe siècle : c'est-à-dire avec l'époque où l'on se met à parler de quelqu'un comme d'un génie. Dès lors on est un génie, tandis que pendant des siècles on avait un génie : la grande coupure dans l'histoire du génie, la voilà.
Ne retenir que la seconde acception, prendre pour point de départ le XVIIIe siècle (Diderot, Shaftesbury, les Allemands…), c'est laisser de côté une riche tradition, qui pourrait aujourd'hui se révéler précieuse et nous préserver de certaines dérives. Bref, il importe de prendre en compte la réflexion antique sur l'ingenium, considéré comme force à la fois naturelle et cultivée, distincte de la ratio, liée à l'inventio, synonyme d'aptitude à spéculer, à saisir l'occasion, à découvrir les choses cachées. Chez Ovide, par exemple, l'ingenium permet de découvrir dans la nature des relations inattendues ; pour saint Augustin, c'est une puissance d'illumination, accordée par Dieu.

MP
De manière générale, pensez-vous que toute culture tient du génie, ou bien pensez-vous qu'il puisse y avoir d'authentiques civilisations absolument coupées du génie ?

YH
Faute de pouvoir répondre à cette difficile question, je vais tenter de la déplacer, en me référant au remarquable ouvrage qu'a publié récemment Philippe Descola2. Dans cet essai ambitieux, qui doit compter six cents pages – et dont je vous prie de me pardonner le grossier résumé – Philippe Descola développe minutieusement la thèse qu'annonce son titre : l'opposition entre nature et culture, que nous autres Occidentaux croyons universelle, ne l'est nullement. Elle a été construite, elle résulte de notre histoire. Bien des peuples existent, pour qui la nature fait partie intégrante de la culture : chez certains chasseurs, par exemple, le gibier est traité comme une épouse potentielle – et il ne s'agit pas là d'une métaphore, comme dirait un Occidental. De même, note l'anthropologue, certaines « maîtresses des jardins » s'adressent aux plantes comme à des enfants, qu'elles seraient chargées d'élever. Dans ces deux cas, relativement simples, nulle solution de continuité entre nature et culture. De fait, les humains connaissent bien des manières de s'insérer dans le monde ; ils nouent avec leur milieu des liens d'une prodigieuse diversité, dont ne peut rendre compte la dichotomie nature/culture. À côté du « naturalisme » cher aux Occidentaux existent aussi, pour reprendre les termes de Descola, le « totémisme », l'« analogisme », l'« animisme ».
Pour en revenir à notre sujet, dans le Problème XXX, 1, il n'y a pas non plus d'opposition brutale entre nature et culture. Selon l'auteur de ce texte fondamental, une physiologie régit nos comportements. C'est sans solution de continuité que l'on passe d'un état naturel à un état culturel, lorsque certaines conditions sont remplies ; en l'occurrence, lorsqu'on est mélancolique, c'est-à-dire travaillé par la bile noire. Agissant « comme le vin », mais plus intensément et plus durablement, cette substance « naturelle » peut conduire les hommes à exceller en tous domaines, en politique comme dans les arts. À votre question je suis donc tenté de répondre que dans notre tradition il n'est point de culture qui puisse faire abstraction du génie.
Reste toutefois, je le répète, à s'entendre sur le sens de ce dernier mot. J'ai quant à moi privilégié le sens ancien, dérivé d'ingenium ; mais pour beaucoup d'entre nous, c'est le sens romantique qui prime. Et de nos jours, « génie » a pris un autre sens encore : d'une part le mot s'est considérablement affaibli (au point que, pour les adolescents, une paire de chaussures peut être « géniale »), mais d'autre part et contradictoirement il renvoie à une espèce surhumaine. Je songe à ces prix Nobel qui, se croyant génétiquement géniaux, voulaient constituer une banque de sperme…
En somme, jusqu'au XVIIe siècle, il ne peut y avoir de culture sans génie au sens n° 1 : on considère l'ingenium comme le vecteur de la créativité, d'une créativité liée aussi bien à la mimésis qu'à une aptitude à se faire autre. Au cours des deux ou trois siècles suivants, quand le mot prend le sens n° 2, le lien demeure étroit – mais pour d'autres raisons – entre la culture et « les grands génies » : aux yeux des romantiques, ceux-ci sont les moteurs de celle-là. Aujourd'hui, qu'en est-il ? Depuis qu'on donne au mot le sens n° 3, je me méfie du recours au « génie » ; je ne parierais pas sur lui, pour reprendre votre expression un peu troublante, en raison des dérives eugénistes ou racistes auxquelles notre histoire récente l'expose. La génialité, sans doute vaut-il mieux l'attribuer désormais à des œuvres, plutôt qu'à des personnages supérieurs ; j'accepte plus volontiers, pour ma part, de qualifier de génial un tableau que d'ériger le peintre en génie.

MP
Vous qui êtes spécialiste des littératures et des pensées européennes, et plus particulièrement de l'italienne3, estimez-vous que ces entités culturelles ont eu leur génie propre, un génie national ou supranational en somme, et si oui comment les définiriez-vous ?

YH
Peut-être prenez-vous ici « génie » au sens n° 2, au sens romantique : pour désigner un homme (ou plus rarement une femme…) considéré par ses contemporains ou par la postérité comme supérieur, extraordinaire et par là même inimitable ? Ainsi les Italiens revendiquent-ils Dante, les Espagnols Cervantès, les Anglais Shakespeare ; autant de noms emblématiques que l'on retrouve au fil des décennies. À moins que, parlant de « génie italien », vous entendiez moins un Italien qui serait génial qu'un ingenium propre à l'Italie ? En ce cas, je me méfierais encore : premièrement, parce que cette caractérisation consiste à reporter sur une entité nationale ce qui, dans la pensée ancienne du génie, est fondamentalement individuel. Parler d'un génie d'une nation, comme Herder aimait à le faire, aboutit en fin de compte à la personnifier, à l'allégoriser : est-il légitime de passer ainsi d'un corps singulier au corps spirituel et politique d'une nation entière ? Notez qu'on a beaucoup pratiqué ce jeu à l'âge classique, quand on considérait l'Europe comme un corps dont chaque nation formait un membre. Et chacune avait son caractère propre : l'ivrognerie en Pologne, la fierté en Espagne, le bel esprit en France… Mon soupçon est que la notion de génie national ne soit rien d'autre qu'une reprise de ces stéréotypes, auxquels de grands auteurs n'échappent pas : il arrive à Leopardi par exemple, dans son Discours sur l'état actuel des mœurs des Italiens, de rabattre de manière identitaire un certain ethos sur une nation. Voilà qui me conduit à une seconde réserve, en réponse à votre question. L'idée d'un génie national renvoie directement à la notion d'identité nationale ; or rien n'est plus difficile que cette notion d'identité (que Derrida, comme vous le savez mieux que moi, s'est attaché à « déconstruire »). Le risque est toujours grand de considérer une nation ou un peuple comme une identité close, comme une clôture. Les différences qui, fort heureusement, existent entre les divers peuples doivent être saisies dans les comportements et les pratiques, non dans un prétendu génie qui les subsumerait toutes.

MP
Depuis Aristote, le génie est raccordé à la mélancolie. Ayant travaillé de près et à de nombreuses reprises sur cette question, pourriez-vous rappeler l'origine de ce rapprochement et en montrer autant que possible toute la pertinence ?

YH
Vous faites allusion au Problème XXX,1 dont nous avons parlé plus haut, et qui dès la première phrase associe la bile noire à l'excellence en tous domaines. Que le texte soit d'Aristote, de Théophraste ou d'un autre n'importe guère ; importent beaucoup, en revanche, son statut et sa réception. Assez court et parfois énigmatique, situé au croisement de la philosophie et des sciences de la nature, il incite puissamment à la rêverie, comme l'a souligné son traducteur et commentateur Jackie Pigeaud. Les Renaissants en particulier, à commencer par le néoplatonicien Marsile Ficin, lui ont réservé un accueil extraordinaire. Car le texte, c'est son premier coup de force, remplace l'idée d'une inspiration venue d'en haut (des puissances supérieures, d'une fureur divine telle que l'expose l'Ion de Platon) par une théorie selon laquelle c'est en nous, à l'intérieur même de notre corps, que se joue l'essentiel : la créativité résulte d'un certain état de notre être physique, et non d'une grâce ou d'une inspiration du dehors. Il s'agit là, comme on dirait aujourd'hui, d'une révolution radicale, d'un remarquable changement de paradigme. Sous forme interrogative (« pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d'exception… sont-ils manifestement mélancoliques ? »), Aristote associe la créativité poétique, politique ou artistique à la plus étrange des quatre humeurs du corps. À sa propre question, elle-même étrange, l'auteur répond par le biais d'une comparaison avec le vin. De même, dit-il, que le vin modifie temporairement notre ethos, notre manière de nous comporter, de même la bile noire – sens premier de « mélancolie » –, lorsqu'elle domine dans le corps d'un homme et modèle son tempérament, transforme cet homme au point de le faire sortir de lui-même. Ici apparaît la créativité. Le mélancolique est capable de devenir quelqu'un d'autre, et même tous les autres ; il se transporte, il métaphorise et se métamorphose. Dans cette perspective, la différence entre génie et folie est seulement de degré ; passé un certain seuil, celui qui se transporte hors de soi n'est plus dans le domaine de la créativité géniale, mais dans celui de la folie. Thèses audacieuses, qui ont longtemps nourri la réflexion des poéticiens et des artistes, des psychiatres et des philosophes : tels Pinel et Nietzsche, pour ne citer qu'eux. Voilà pourquoi l'on peut considérer ces quelques pages du Pseudo-Aristote comme fondatrices d'une réflexion sur la créativité géniale et/ou folle.

MP
Vous avez, notamment dans votre anthologie Mélancolies, suivi pas à pas le devenir littéraire, artistique, philosophique de cette notion. Pourriez-vous préciser quel était le fil rouge de votre démarche, et ce que vous aviez en vue dans ce travail ?

YH
Mon propos était au fond le même que celui de Jean Clair, commissaire de l'exposition « Mélancolie » qui s'est ouverte à l'automne dernier : étudier la mélancolie dans la longue durée. Comme Jean Clair – mais nous ne nous étions pas concertés –, je crois capital, pour mesurer l'importance de la mélancolie, de la replacer dans les vingt-cinq siècles de sa longue histoire. On ne peut pas partir de Freud, comme le font quelques (rares) psychanalystes paresseux. Car si Freud a donné un nouveau tour à la mélancolie, il ne l'a pas inventée ; son célèbre essai Deuil et Mélancolie a eu le grand mérite de reprendre le mot, de le réhabiliter en quelque sorte, alors que nombre de psychiatres avaient tenté de l'évacuer. Pour ma part, mettant à profit les mille pages qu'offre la collection « Bouquins », j'ai simplement voulu suggérer la richesse de la notion, marquer les articulations principales, donner des textes de référence. À commencer par les textes médicaux d'Hippocrate et des fondateurs de la théorie des humeurs : s'ils ont nourri la réflexion pendant tant de siècles, c'est parce que leur « fausseté scientifique » ne les empêche pas d'être imaginairement justes. La bile noire n'existe pas, personne ne l'a jamais vue, mais c'est une irremplaçable métaphore heuristique ! J'ai ensuite décrit d'autres modèles médicaux, repérés depuis longtemps par Jean Starobinski : au XVIIIe siècle, la théorie de la mélancolie nerveuse, qui remplace la bile noire par une irritation des fibres ; puis les théories psychiatriques, jusqu'à Freud qui renouvelle toute la question.
Mais la mélancolie n'étant pas une maladie comme les autres, puisque c'est une « maladie culturelle », le point de vue médical n'est pas le seul légitime. Sur le versant religieux, la mélancolie a été prodigieusement enrichie par le judaïsme et le christianisme : ce dernier, en particulier, a théorisé « l'acédie » et a introduit l'idée de péché. Selon Hildegarde de Bingen4, la mélancolie naît au moment même où l'homme désobéit à l'ordre divin. Par ailleurs, le christianisme, comme on le voit bien chez Chateaubriand, a beaucoup contribué à spiritualiser la mélancolie ; et il souligne lui aussi son ambivalence, bien connue des médecins. La même mélancolie qui nous rend semblables aux bêtes, ou qui nous pétrifie et nous plonge dans l'hébétude, peut être la marque d'un être génial et créatif. Chez les Pères de l'Église, à côté du péché mortel qu'est l'acédie existe une tristitia secundum Deum, qui mène à Dieu : constat peiné de notre finitude, de notre condition peccamineuse, cette bonne tristitia peut opérer un redressement, inciter à l'effort, orienter vers le salut. À leur façon, les Pères de l'Église rejoignent ainsi les médecins, lors même qu'aucun contact n'existe entre eux – et a fortiori lorsqu'il y a contact, comme dans le cas d'Hildegarde de Bingen. Pour mieux marquer l'ambivalence de la mélancolie, abominable et créatrice, j'ai tenu dans la première section de l'ouvrage à laisser la parole à des mélancoliques : avant de théoriser, il importe d'écouter.

MP
Vous avez contribué au remarquable catalogue de l'exposition Mélancolie qui s'est tenue en 2005 à Paris. Yves Bonnefoy inaugure ce catalogue par les trois mots suivants : « Mélancolie, génie, folie… ». Je suppose que vous approuvez cette ouverture ? Pourriez-vous préciser pourquoi ?

YH
L'ouverture d'Yves Bonnefoy s'imposait : toute notre tradition, comme je viens de le rappeler sommairement, associe les trois notions. Expert en la matière, Bonnefoy a bien raison d'en ajouter une quatrième : la poésie.

MP
Un de vos articles de cet ouvrage s'intitule « Mélancolie rouge5 ». Pourriez-vous préciser comment, à partir des œuvres de Cranach, vous parvenez à dégager une mélancolie spécifique, et pourquoi vous la qualifiez un peu énigmatiquement de « rouge » ?

YH
Depuis longtemps m'intriguait une petite Mélancolie 6 de Cranach, qui bien entendu a été présentée dans l'exposition de Jean Clair (et très judicieusement placée à côté de la fameuse gravure de Dürer, Melencolia I 7, qu'à bien des égards elle contredit). Vêtue de rouge, une femme ailée s'emploie à tailler une baguette. Pourquoi cette couleur, dans une œuvre placée sous le signe de la bile noire ? Je soutiens, après d'autres, que le peintre adopte une position anti-humaniste : loin de valoriser la mélancolie, il rejette l'idée ficinienne d'un mélancolique inspiré et génial. Son point de vue est religieux : nous sommes en pleine Réforme, et Cranach (comme Melanchthon ou Luther ) voit dans la mélancolie un péché. Plus qu'au génie, il faut penser au salut. À cette fin, l'artiste met en scène une séduction : sa Mélancolie est séductrice, ravissante et dangereuse, parce qu'elle nous détourne du droit chemin. Dans sa robe couleur de sang, la coquette nous fait de l'œil, avant de nous expédier – par un dispositif génial ! – au fond du tableau, vers un nuage noir qui préfigure l'enfer. La mélancolie, nous dit en somme Cranach, est une traîtresse qui se déguise en son contraire. Le rouge et le noir jouent ici, comme souvent, des rôles opposés et complémentaires.

MP
Comment l'articulation entre le génie et la mélancolie vous semble-t-elle opérer à travers notre histoire des arts et des lettres, et dans quelle mesure trouvez-vous qu'elle est tout entière l'héritière d'un pari sur le génie ?

YH
On constate, dans la longue durée, un phénomène d'oscillation : il y a des époques où la mélancolie est à la mode, et des époques qui la rejettent. Qu'elle soit fortement valorisée à la Renaissance, c'est ce que montrent bien, par exemple, les Vies de Vasari : la plupart des peintres qu'il passe en revue sont réputés plus ou moins mélancoliques. Il faut bien qu'ils le soient, sous peine de manquer de génie. Exemple canonique : Michel-Ange, qui dans ses poèmes revient très souvent sur la question. Tout en se plaignant de sa souffrance, il en constate les paradoxes : « mon allégresse est la mélancolie8 », écrit-il dans un vers célèbre. En revanche, le classicisme français se défie de l'humeur noire ; c'est avec le romantisme qu'elle revient à l'honneur, sur un mode plus sentimental (« Ah, frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie » !) . Quant à notre propre époque, elle semble aimer une mélancolie plutôt dépressive et rouspéteuse : voyez Cioran, « l'inconvénient d'être né », les « cimes du désespoir ». J'avoue préférer la mélancolie renaissante, avec ses ambivalences et sa gaieté.

MP
Vous pensez à Rabelais ?

YH
En effet ! Humaniste, médecin et rieur, il ne veut retenir de la mélancolie que sa créativité. Le XIXe siècle, au contraire, à de notables exceptions près (Baudelaire, Kierkegaard…), tend à se complaire dans ce que les romantiques appellent un sentiment délicieux. Quant à nos contemporains, ils font dégénérer la mélancolie en dépression. Mais, pour renouer avec votre question précédente, peut-être faut-il hasarder simultanément deux réponses, qui ne sont contradictoires qu'en apparence : d'une part, tout « génie » (au sens n° 2) n'est pas nécessairement mélancolique. Si Kant l'était peut-être – songeons au livre de De Quincey9, ainsi qu'au film remarquable qui lui a été consacré10 –, Diderot ne l'était pas. Mais dans notre culture, mélancolie et génie apparaissent indissociables : tout grand créateur reste aux prises avec la « maladie culturisante », du fait même qu'il devient autre. C'est ce qu'avait si bien vu le Pseudo-Aristote.

MP
Pensez-vous que l'histoire de la philosophie suive un chemin semblable, et qu'elle aussi résulte d'un tel pari sur le génie ?

YH
Du point de vue qui nous occupe, philosophes et artistes, écrivains et physiciens sont logés à la même enseigne. Mais dans votre question, le mot « pari » me gêne un peu : va-t-on « parier sur le génie » comme le joueur du PMU va miser sur un cheval ? Ou comme l'incroyant de Pascal, pariant sur l'existence de Dieu ? L'ingenium n'est pas un enjeu, mais un donné naturel. Il y a toujours quelque chose de naturel dans le génie, même chez Kant ! Et puisque je viens de nommer pour la seconde fois cet éminent philosophe, il vaut la peine de rappeler un passage de son Analytique du sublime (§ 46) : « Le génie est la disposition innée de l'esprit (ingenium) par le truchement de laquelle la nature donne à l'art ses règles11.» Si le génie est l'originalité absolue, cette originalité n'en prend pas moins sa source dans la nature.

MP
Pensez-vous qu'il y ait de nos jours une crise du génie, et que nos civilisations en évolution constante ne puissent plus tabler sur lui, au point de risquer de devenir médiocres, pour ne pas dire nulles, par oubli ou perte de l'exigence ?

YH
S'il y a une « crise du génie », c'est d'abord que la notion même s'est abâtardie : nous sommes très loin de l'ingenium, et loin aussi de l'idée allemande du poète quasi divin. Le mot « génie », aujourd'hui, s'applique ou bien aux « petits génies » que sont les bidouilleurs informatiques, ou bien aux « grands génies » statufiés par les médias : tel Einstein, dont la photo s'affichait naguère, tirant une langue démesurément agrandie, sur une des façades du Louvre. Tout se passe, me semble-t-il, comme si la « société du spectacle » avait d'autant plus besoin de fabriquer des génies que le niveau général d'exigence baisse ! Manœuvre compensatoire, en quelque sorte, destinée à faire illusoirement remonter la moyenne. Je ne veux pas dire par là que notre productivité artistique ou philosophique se tarisse (le contraire est sans doute vrai), mais que la notion même de génie est devenue suspecte. Mieux vaut donc ne pas « parier » sur elle, pour reprendre votre expression.
J'ouvre ici une parenthèse. Dans un opéra récent, que je connais d'autant mieux que mon frère en a composé la musique et moi le livret12, le personnage féminin commet l'erreur de « parier sur le génie ». L'idée vient du Moine noir de Tchekhov13. Comme ce texte traite des questions mêmes qui vous préoccupent, je me permets d'en dire quelques mots. En une trentaine de pages, Tchekhov raconte l'histoire d'un professeur de philosophie/psychologie… qui se prend pour un héros de l'esprit, pour un élu de Dieu ; sa folie des grandeurs se développe, il a des hallucinations ; un moine noir lui apparaît, fantasme nourrissant des fantasmes, qui le persuade de sa supériorité intellectuelle. Impressionnée par sa culture et trop prompte à le croire génial, une charmante jeune femme l'épouse ; elle découvre bientôt, à ses dépens, que le génie était un fou. Reste que ce fou semblait génial, dans son opposition aux médiocres… L'équivoque fait tout le prix de cette histoire.

MP
Cela me fait penser par association au film de Stanley Kubrick, Shining14, où Jack Nicholson incarne un homme qui mêle mythomanie et hallucinations : censé chercher la solitude pour écrire, il reste seul devant sa machine, dupant un certain temps sa femme, et n'écrit en fait qu'une seule et même phrase.

YH
Je crois me la rappeler : « All work and no play make Jack a dull boy… » Ressassée, intensifiée par le martèlement de la machine à écrire, elle dit de manière saisissante la folie de l'intellectuel.

MP
Pensez-vous que dans les domaines prédominants et prometteurs de notre présent et de notre avenir le génie tiendra encore une place de choix ?

YH
Dans le domaine de l'esthétique, la notion de génie a disparu. Dans la vie quotidienne, il faut la manier avec des pincettes ; prenons garde que les génies, qui se fabriquent à l'heure actuelle médiatiquement, ne se fabriquent un jour génétiquement. S'il faut « parier », parions moins sur le génie que sur l'ambition et l'exigence.

MP
Comment verriez-vous s'avancer le génie de demain ?

YH
Ce génie n° 4, je ne voudrais pas qu'il avance – s'il doit avancer – sur des voies préparées par certaines manœuvres généticiennes : clonage d'individus humains, fermes où l'on cultiverait et fabriquerait des surhommes… Ne sommes-nous pas déjà imprégnés de l'idéologie du « quotient intellectuel » mesurable ? Au fond le génie, tel qu'on le conçoit aujourd'hui, n'est rien d'autre qu'un homme au Q.I. particulièrement élevé ! Au lieu de mesurer les intelligences et de sacraliser les champions, faisons place et droit aux œuvres exigeantes, qui peuvent cheminer avec lenteur et n'agir qu'à retardement.

Propos recueillis par Gilles Behnam

Pour en savoir plus
Voici une sélection d'ouvrages et d'articles d'Yves Hersant, auteur et traducteur très prolixe.

Principaux ouvrages
– Mélancolies. De l'Antiquité au XXe siècle, Paris, Laffont, coll. « Bouquins », 2005.
– La Métaphore baroque. D'Aristote à Tesauro, Paris, Le Seuil, 2001.
– Europes. Anthologie critique et commentée, en collaboration avec Fabienne Durand-Bogaert, Paris, Robert Laffont, 2000.

Contributions et articles
– « Ekphrasis » et « Figure » dans le Grand Dictionnaire de la philosophie, sous la direction de Michel Blay, Paris, Larousse/CNRS, 2003, p. 324 et 431.
– « Un peintre mélancolique à la Renaissance : Jacopo da Pontormo », Poliphile, n° 1, printemps 1992, p. 9-16.
– « Les enjeux culturels et éducatifs de l'Europe », Encyclopaedia Universalis, 1991, p. 123-128.
– « Quatre approches du Quattrocento », Encyclopédie de l'art, Milan, Franco Maria Ricci, 1990-1991.
– « Mélancolie rouge », dans Question de couleurs, IXes Rencontres psychanalytiques d'Aix-en-Provence, Paris, Les Belles-Lettres, 1991, p. 71-85.

Traductions
– Giacomo Leopardi, Discours sur l'état présent des mœurs en Italie, Paris, Les Belles-Lettres, 2003.
– Giordano Bruno, Chandelier, premier volume des Œuvres complètes, Paris, Les Belles-Lettres, 1993. Le Souper des Cendres, volume 2 des Œuvres italiennes, édition critique bilingue, Paris, Les Belles-Lettres, 1994.
– Pic de la Mirandole, Discours de la dignité de l'homme, éd. bilingue, préface, notes et traduction, Combas, éd. de l'Eclat, 1993.
– Ferdinando Camon, Le Superbaby, Paris, Gallimard, 1992. Le Chant des baleines , Paris, Gallimard, 1988.
– Italo Calvino, Leçons américaines, Paris, Gallimard, 1989.


4 Hildegarde de Bingen, née en 1098 à Bermersheim (Hesse) et décédée en 1179 à Rupertsberg (près de Bingen), était une religieuse bénédictine et une mystique. http://fr.wikipedia.org/
12 On pourra consulter avec profit la Newsletter internationale (PDF, 712 ko)de BMG éditions, qui dresse un compte rendu de cet opéra de Philippe Hersant, Le Moine noir. www.ricordi.it/

 
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Créé en juin 2006. Actualisé en juin 2007 - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.